« La nouvelle génération n’a pas connu la même montagne » : regards croisés de guides sur le Mont-Blanc

Glaciers qui fondent, écroulement… Dans les Alpes, le réchauffement climatique se voit au quotidien et de générations en générations.

En ce matin de juin 2005, le guide de haute-montagne Olivier Greber prend son petit-déjeuner, au soleil. Sa vaisselle se met à trembler. Tout Chamonix vibre. Pendant quelques minutes, le village se voile de poussière. 292 000 m3 de granit s’écroulent à cause de températures trop élevées. « Le pilier Bonatti s’est suicidé », « la légende s’est effondrée », répète-t-on dans la vallée. Du jour au lendemain, la voie tracée par l’alpiniste Walter Bonatti en 1955 sur le pic des Drus n’est plus praticable. Elle n’est même plus visible. « Impressionnant », souffle Olivier Gréber. 16 ans après, l’événement est resté gravé dans sa mémoire.

Dans les Alpes, la crise climatique s’installe deux fois plus vite qu’ailleurs en France. À Chamonix, les conséquences de ce phénomène se racontent de générations en générations car elles se voient à l’œil nu, à l’image de l’éboulement de ce morceau de falaise. Olivier Greber, 62 ans désormais, est président de la compagnie des guides de Chamonix. Aux affaires, il y a Daniel Rodrigues, jeune directeur de 33 ans. Le premier a pris conscience de la réalité écologique à mesure que les glaciers ont reculé. Le second est devenu guide avec la crainte que son métier disparaisse à cause du réchauffement climatique.

Daniel Rodrigues avait 22 ans au moment de l’éboulement du pilier de Bonatti. Perché à 3754 mètres d’altitude, ce rocher surplombait toute la vallée. Cette voie d’alpinisme était mythique, seuls les meilleurs s’y risquaient. Daniel Rodigues est lui aussi marqué par cet incident. « La roche tenait avec la glace. Si elle fond, l’édifice s’effondre », explique le guide, également biologiste. Dans les Alpes, les éboulements sont fréquents, ils s’accélèrent avec la hausse des températures. Dans la vallée, le réchauffement climatique dépasse déjà le maximum de 1,5 degrés défini en 2015 par l’Accord de Paris.

Du pilier de Bonetti, il ne reste que cette marque grisâtre sur le pic des Drus. Image Unsplash / Dash Kadam

La glace fond et la montagne s’effrite. « Le nombre d’éboulements suit la courbe des températures et explose depuis les années 1990 », explique Ludovic Ravanel, géomorphologue. Le chercheur a établi le lien entre écroulements et fortes chaleurs, à l’aide d’une centaine de clichés des Drus et du versant nord des aiguilles de Chamonix. Ces images ont permis au chercheur de retracer l’évolution des falaises alpines depuis le début de l’ère industrielle, date à laquelle la photographie de montagne est apparue.

Sur les photos de famille, les glaciers laissent place aux plaines

Les Chamoniards se transmettent leurs connaissances de la montagne de générations en générations. Sur les photos de familles, les glaciers en arrière-plan laissent peu à peu place à des plaines. Pour se rendre au pied de la Mer de glace avec leurs clients, Daniel Rodrigues et Olivier Greber prennent le Montenvers, un petit train d’altitude. Pour atteindre la grotte de glace, une alcôve visitable au cœur du glacier, ils franchissent plus de 500 marches. Dans les années 80, il fallait en avaler seulement une vingtaine, se souvient l’aîné.  

Le petit train du Montenvers, tout comme la Mer de glace, sont des témoins privilégiés du réchauffement climatique. Image Office du tourisme de Chamonix.

A l’époque, Olivier Greber n’est pas encore guide. Il devient animateur de collectivité de montagne en 1984, puis guide de haute montagne en 1989. « 1900, pas 1800 », sourit le soixantenaire. Quand il a débuté, la question climatique n’avait pas vraiment émergé dans le grand public. « Ce n’était pas un sujet aussi brûlant que maintenant », glisse Olivier Greber. Ces années-là, il emmenait ses clients s’entraîner à porter des crampons et des piolets sur le glacier des Bossons, qui remplissait la cuvette quasiment jusqu’au village. « C’est devenu de plus en plus dangereux. De plus en plus de serracs [de grosses tours de glaces] s’effondraient sur le plat », se remémore le président de la compagnie des guides. Aujourd’hui Olivier Greber et Daniel Rodrigues se rendent beaucoup plus haut. La zone dont parle l’aîné n’existe plus.

Chez les guides de montagnes, la prise de conscience écologique s’est faite au fur et à mesure des saisons. Chaque hiver, Olivier Greber déchausse plus tôt. Les sentiers enneigés deviennent de moins en moins praticables en ski. Le manteau blanc sur lequel glissait les anciens laisse place aux pelouses vertes et aux cailloux qu’ont toujours connu les jeunes. « Je me suis rendu compte récemment que la nouvelle génération n’a pas pratiqué la même montagne que la notre. Été 2020, les nuits étaient froides, les conditions très bonnes jusqu’à début août. Les jeunes n’en croyaient pas leurs yeux. C’était impossible pour eux d’envisager d’emmener des clients aussi tard dans l’année », lâche le président de la compagnie des guides de Chamonix.

En forêt, les oiseaux ne chantent plus

 Désormais, la jeune génération de guide travaille surtout de mai à juin. Daniel Rodrigues lui, n’a pas connu de saisons d’été complètes comme celles d’Olivier Greber. La période où les conditions sont réunies n’est pas seulement plus tôt dans l’année, elle dure moins longtemps . « Le réchauffement climatique est une calamité. Depuis 10 ans on emmène un tiers de clients en moins. », explique le directeur de la compagnie des guides. Le montagnard de33 ans est convaincu que son métier est en voie de disparition, comme une partie de la faune et la flore qu’il montre à ses clients. De quoi être un peu nostalgique des générations passées ? Daniel Rodrigues assure que non. La montagne qu’il a reçu lui convient malgré tout, et de toute façon, il est trop tard pour avoir des regrets. « La population montagnarde n’est plus dans la tristesse, mais dans la recherche de nouvelles pratiques », affirme le guide.

Si l’on suit la même trajectoire climatique, la limite entre la forêt et les plaines d’altitude actuellement à 2000m pourrait remonter jusqu’à 3000m, transformant le paysage, et le vivant qui y vit. Photo Unsplash Catherine Verracchia.

Les sommets changent, les guides aussi. « A l’origine, nous sommes des voyageurs, mais prendre l’avion tous les quatre matins pour aller faire du ski sur d’autres massifs, c’est un non-sens. ». Daniel Rodrigues et ses collègues réduisent leurs déplacements à l’étranger et prennent les transports en commun à Chamonix. « Je vois beaucoup de guides de ma génération faire de même », renchérit Olivier Greber. Le métier est paradoxal. Olivier et Daniel sont des amoureux de la montagne et pourtant, en amenant des touristes sur les sommets, ils participent d’une certaine manière à leur dégradation.

Depuis quelques années, le Mont-Blanc croule sous les déchets des touristes de haute montagne. Mais en accompagnant des grimpeurs vers les cimes, ils les sensibilisent aussi au drame qui se joue ici : « On ne passe pas une demi-journée sans parler de réchauffement climatique à nos clients », témoigne Daniel Rodrigues, qui se sent tout aussi coach sportif qu’éducateur à l’environnement. Ce rôle s’est imposé au fil des générations. Ne pas seulement faire découvrir la montagne, mais participer à la protéger. « 30% des oiseaux chanteurs ont disparu. On ne vivra jamais les levers du jour en forêt comme l’ont vécu nos parents. Il faut que les gens le sachent », alerte le jeune Daniel. Un peu plus flegmatique, Olivier tente de dédramatiser : « Moi, je nourris les oiseaux avec des graines, alors je les entends toujours autant ».  

Antoine Beau

«Sauver les vieux, au prix de certains jeunes », deux générations dos-à-dos face à la crise sanitaire ?

Acceptation des mesures, empathie et reconnaissance de la souffrance de l’autre… Le Covid-19 a-t-il vraiment dégradé les rapports entre les générations ?

«Les baby-boomers ont attendu les suicides pour prendre conscience de nous», lâche Aurore, étudiante en troisième année de sciences humaines à Grenoble. Comme des milliers d’étudiants partout en France, la jeune femme est descendue dans la rue ce mardi 26 janvier pour réclamer la réouverture des facultés et crier son mal-être face aux restrictions sanitaires. Dans les rangs du cortège de manifestants grenoblois comme dans les débats médiatiques, des tensions intergénérationnelles commencent à se faire sentir.

Il y aurait d’un côté une jeunesse rendue dépressive et suicidaire par la distanciation sociale. De l’autre, des seniors parfois culpabilisateurs car vulnérables face au Covid-19. Et entre les deux, un fossé générationnel qui se creuserait à mesure que la crise divise. « Vies prolongées contre vies gâchées : le vrai dilemme de la lutte anti-Covid » résumait un philosophe, Gaspard Koenig, dans les colonnes des Echos le 20 janvier. La crise sanitaire est-elle en train de mettre dos-à-dos grands-parents et petits-enfants ?

Entre deux slogans lancés au porte-voix par un militant tout juste majeur, Clem, une autre Grenobloise en deuxième année d’info-communication renchérit : «Mes grands-parents me voient parfois comme une fêtarde irresponsable depuis les rassemblements de cet été sur le canal Saint-Martin à Paris.» Pour son groupe d’amis présent dans le cortège étudiant, les plus âgés succombent vite aux stéréotypes et ne semblent pas enclin à reconnaître la souffrance de la jeunesse, privées d’interactions sociales depuis plus d’un an. 

Principal indicateur de l’empathie avec les 18-25 ans au temps du Covid-19, le sentiment que la jeunesse actuelle est une «génération sacrifiée» décroît avec l’âge, selon un sondage Odoxa pour Le Figaro et France Info rendu public le 19 janvier. Les plus de 65 ans considèrent en majorité que leur jeunesse à eux, dans les années 1960- 1970, a été plus dure. Ce déficit d’empathie, marqué chez les aînés, génère parfois des tensions, certains jeunes estimant que leurs «efforts» bénéficient avant toute chose aux générations les plus anciennes. 

Des frictions sur les questions émotionnelles

William, 23 ans, se fraye un chemin entre les pancartes « Génération sacrifiée ». Là, des hommages sur carton aux jeunes qui ont mis fin à leurs jours ces dernières semaines. L’étudiant en sciences politiques manifeste car il se sent mal dans sa peau.  Une détresse que ses grands-parents ont du mal à comprendre. À Noël, ils lui demandent pourquoi il tient tant à reprendre physiquement les cours. La question heurte le jeune homme : « On a besoin de vivre autant que nos aînés ont besoin d’être protégés face au virus », s’indigne l’étudiant, les yeux noircis par les cernes. La fatigue, l’émotion aussi. Il confie sentir une forme de rancœur monter en lui : «Les vieux doivent mieux prendre en compte la détresse psychologique des jeunes, souffle-t-il. Il n’y a pas que le virus qui fait des dégâts.»

Parmi les manifestants, on s’interroge sur la perception que chaque génération à de l’autre. La « génération déprimée » de Ninon, 18 ans sera -t-elle moins biens lotie que celle de ses grand-parents, à cause de la crise du Covid-19 ? Photo Antoine Beau.

La pandémie alimente des frictions au sujet de la détresse émotionnelle des uns et des autres. «Les plus de 65 ans ont globalement du mal à se représenter l’impact de la distanciation sociale sur les jeunes», souligne le sociologue Xavier Briffault, à l’origine de Covadapte, un programme de recherche du CNRS sur la santé mentale pendant la crise sanitaire. «La génération des baby-boomers (les plus de 65 ans) comprend très mal les souffrances psychologiques. Pendant les trente glorieuses peu d’importance était donné à notre état mental. C’est seulement dans les années 1990, avec la tertiarisation et l’amélioration des conditions de vie physiques, qu’on a mis l’accent sur les capacités cognitives et émotionnelles», détaille le directeur de recherche.

Le Covid-19 et la détresse psychologique mettent en danger immédiat les plus de 65 ans mais aussi les 18-25 ans, alerte le chercheur. Ce n’est pas le cas pour d’autres clivages générationnels plus diffus comme la répartition des retraites ou la crise écologique. « C’est la première fois qu’une telle polarisation se produit : sauver les vieux, au prix de certains jeunes », explique-t-il.  Il est encore trop tôt pour établir si le manque de lien social et les problèmes économiques que la France traverse aujourd’hui peuvent avoir un effet à long terme sur les rapports intergénérationnels. En revanche, la question stimule les sociologues.

Des différends mais pas de fracture

S’il est possible de voir dans l’acceptation des mesures des différends entre les générations, Emmanuel Rivière, directeur général de l’institut de sondage Kantar Public ne voit pas non plus de fracture. «Un conflit de génération ? C’est forcer le trait», nuance-t-il. Une majorité de jeunes pense que les restrictions sont trop importantes, mais la plupart des 18-25 ans consent à ces privations. 73% des jeunes sont d’accord avec l’affirmation : «Il faut parfois accepter de réduire nos libertés, parce que la priorité c’est de se protéger contre la maladie », selon un sondage Elabe publié le 10 décembre. «Les jeunes intègrent aussi l’enjeu de protection des autres, de leurs proches plus âgés, explique l’analyste. Ils ne sont pas unanimes à penser que ces mesures sont exagérées ou inappropriées.»

Si des frictions existent bel et bien, c’est aussi en temps de crise que des solidarités se créent. Pendant le confinement, des jeunes ont proposé leurs services pour que les plus âgés n’aient pas à sortir de chez eux. En retour, les plus âgés donnent également de leur temps. «Notre société tient à travers des actes de bénévolats qui rapprochent les deux générations», explique le sociologue Serge Guérin.

Pourquoi alors la question générationnelle est-elle aussi présente dans les esprits et dans les récits médiatiques et politiques ? Jusqu’ici la plupart des grandes épidémies étaient repoussées aux marges de nos sociétés, même lorsqu’elles touchaient l’occident : «Lorsque le VIH a frappé, on a considéré que cette maladie était réservée à ceux qui étaient différents des normes en vigueur, illustre le chercheur Yannick Jaffre. Les homosexuels, les populations qui privilégient les partenaires multiples.»

Une maladie de la relation

Impossible de repousser le Covid-19, il s’invite dans les familles et questionne nos interactions: «C’est une maladie de la relation», synthétise le chercheur, membre de l’Académie des sciences. La crise du Covid-19 inonde notre quotidien de données exactes sur les différences générationnelles. «C’est la première fois qu’on a un outil aussi massif sur les pratiques de chaque génération. L’épidémie nous donne un miroir de nos sociétés tous les soirs», s’avance-t-il.

Si la pandémie ne provoque pas de rupture générationnelle, elle impose constamment des bricolages, des rapports renégociés. Chez Eva, une étudiante de 23 ans, une dispute éclate à Noël. Elle reproche elle aussi à son grand-père de ne pas penser à sa situation. Lui ne veut rien entendre, pétrifié à l’idée d’être contaminé par le coronavirus. Les deux sont restés en froid jusqu’à la fin du mois de janvier. Avec les manifestations et les témoignages à la télévision, le grand-père réalise que les jeunes sont en détresse, appelle sa petite-fille et s’excuse, ce qu’il ne fait jamais d’ordinaire. Depuis, ils se sont réconciliés. 

Le Covid-19 met en lumière les rapports entre les catégories d’âge. Bien qu’exacerbée par la gravité de la situation, l’idée de génération sacrifiée n’est pas nouvelle. Le rappeur Rohff en avait même fait un hymne déjà dans un de ses albums, sorti en 1999. Ces querelles soulèvent de vraies questions éthiques. Et si les décisions que l’on prenait maintenant condamnaient une génération à vivre moins bien que celle d’avant ? Cette fois-ci les jeunes sont confrontés à une superposition de menaces d’une ampleur inédite. Chômage, dépression, sociétés en crise et catastrophes écologiques. Certains comme le philosophe Axel Gosseries militent pour la création d’un outil qui mesurerait la «justice intergénérationnelle», de la même manière qu’on établit des scénarios sur le climat ou la diffusion d’une épidémie. De quoi trancher cette question qui anime les plus connectés. Selon l’analyse Odoxa du 19 janvier, sur les réseaux sociaux «fossé» est un des mots que les jeunes emploient le plus, avec le hashtag #Covid-19 .

Antoine Beau