Jeune et fier de parler ma langue régionale !

Parler l’alsacien, le breton ou le basque n’est plus réservé au passé. De l’école à l’université, de nombreux jeunes apprennent la langue de leur région et de leurs aïeux, pour maintenir un lien intergénérationnel. Si parler « le patois » pouvait être mal vu il y a cinquante ans, c’est aujourd’hui revenu à la mode.

« Je suis née dans un petit village en Alsace, et dès l’enfance j’ai eu cette double culture, ce double langage, détaille Mathilde Jost, fraîchement diplômée de Sciences Po Strasbourg et originaire de Surbourg (Bas-Rhin). Mes grands-parents me parlent toujours en alsacien, parfois ils font un mix entre le français et le patois, c’est assez drôle parce qu’il y a un mot français qui atterrit dans la phrase », s’amuse la jeune femme. 

Fière de ses origines et de cette double culture, l’étudiante en thèse regrette cependant que ses parents ne lui ai pas plus appris la langue à la maison. « Mes parents par contre, ils m’ont toujours parlé en français, même s’ils maitrisent bien l’alsacien. Il y a une conscientisation (ndlr : processus qui amène à une prise de conscience) de la nécessité de bien parler français dès l’école. C’était pour que je ne sois pas perdue en arrivant en maternelle qu’ils me parlaient uniquement français », analyse-t-elle. 

Les « langues régionales », une richesse culturelle

Leire, 18 ans, en prépa littéraire au lycée Henri IV (Paris) se souvient de sa double éducation en français et en basque : « La grammaire basque est vraiment beaucoup plus compliquée que la française. Il faut savoir que le verbe se décline en fonction du sujet, du COD mais aussi du COI ! Ce qui donne des formes verbales à rallonge », s’amuse la jeune femme. Particulièrement fière de sa « double culture » elle a été scolarisée de l’école maternelle jusqu’au lycée dans le « système Seaska ». Il s’agit d’un système immersif d’écoles (les « ikastola ») où le basque (« l’euskara ») est une langue d’enseignement. 

Ecole bilingue « ikastola » où Leire a fait sa scolarité @Leire Dpbge

« A la maison on parlait français avec ma maman et basque juste avec mon papa. Je trouve que cette différenciation est une immense source de richesse culturelle », avance Leire, consciente de l’importance du bilinguisme. « Le basque est une langue pré-indo-européenne, c’est-à-dire qu’elle existait déjà avant l’arrivée des langues romanes sur le territoire français ». Encore aujourd’hui avec ses amis ou le côté paternel de sa famille, elle s’exprime en basque. Depuis l’enfance son expression favorite est la suivante : « A ze parea, barea eta karakoila », qui signifie littéralement « Ah quelle paire, la limace et l’escargot », et dont l’équivalent francisé serait « qui se ressemble s’assemble ».  Un clin d’œil à sa double culture basque et française qui sont pour elle complémentaires. 

Une « génération sacrifiée » qui ne parlait pas « patois »

Si pour Leire c’est aujourd’hui évident de parler le basque et naturel d’en éprouver de la fierté, ce n’était pas le cas pour ses grands-parents. Avec le régime franquiste au pouvoir en Espagne (de 1933 à 1977), la langue basque a été quasi interdite des deux côtés des Pyrénées, afin de réduire les oppositions politiques au Caudillo. En Alsace c’est pareil, mais le cadre temporel est légèrement décalé. Après la violente annexion par le Reich durant la Seconde Guerre Mondiale, le rejet de l’allemand et du patois était vif dans la population de l’Est de la France, il fallait parler français dans tous milieux. Mathilde est fière de parler alsacien, mais ses parents l’était beaucoup moins. Dans toutes les régions métropolitaines, l’Etat usait d’une violence symbolique et physique (d’après les théories du sociologue Max Weber) pour réduire l’influence des parlers locaux.

« Cela s’explique par plusieurs siècles de politiques linguistiques qui visent l’universalisation du français, et qui ont débuté avec la Révolution Française en 1789 », rappelle James Costa, maître de conférence en sociolinguistique à la Sorbonne Nouvelle (Paris). À cette époque « sur 25 millions de Français, 6 millions ne parlaient pas du tout la langue française et probablement 15 millions le parlaient peu ou très mal. Il y avait une raison sous-jacente : le gouvernement révolutionnaire soupçonnait par exemple les cercles de curés bretons et basques de faire circuler des idées contre-révolutionnaires ». Il leur fallait donc interdire la diffusion de ces langues régionales. 

Par la suite, avec les lois Ferry en 1881-1882 le « patois devient un ‘non-langage’, la question du bilinguisme ne se pose pas », détaille le professeur de sémiotique (l’études des signes et du langage). Un documentaire de la Cinémathèque de Bretagne « Yezh ar vezh » (« La Langue de la honte ») revient sur les punitions et châtiments corporels infligés aux écoliers lorsqu’ils parlaient le breton en classe. Un pendentif en forme d’animal était suspendu au cou du fautif, on l’appelait « le symbole » et il allait orner le cou de chaque élève qui parlait breton. « Le dernier à l’avoir autour du cou, le soir, était soit rossé soit puni à écrire des lignes », précise James Costa.

De plus en plus d’étudiants suivent des cours d’alsacien

Pascale Erhart, Directrice du Département de dialectologie alsacienne et mosellane à l’Université de Strasbourg, se réjouit de compter une cinquantaine d’étudiants dans son cours pratique d’alsacien. « En 2012 je n’avais que trois étudiants… J’ai donc décidé de mettre en place un cours pour les étudiants qui comprennent cette langue mais ne la pratiquent pas assez ». En 2017 la faculté de langues a pu ouvrir une deuxième chaire pour enseigner l’alsacien. Le profil des étudiants qui s’inscrivent aux cours de dialectes s’est diversifié, explique la linguiste : « On a beaucoup d’étudiants Erasmus, ou même du Japon ou d’Australie qui sont en mobilité internationale. Et on a aussi un public local, des jeunes qui sont en réalité de faux débutants, car ils ont un grand-parent qui parle alsacien »

La linguiste se félicite de cet engouement pour la langue alsacienne, mais regrette que les cours à l’université soient l’un des seuls endroits où les jeunes pratiquent les dialectes de leurs grands-parents. « C’est vraiment tragique qu’à l’université on soit les seuls à pouvoir leur apprendre la langue de leur famille. On peut leur enseigner bien sûr, mais s’ils ne la pratiquent pas en dehors, ça va se perdre tôt ou tard ». L’alsacien est considéré comme de « l’allemand standardisé, ou de l’allemand dialectal, ce n’est toujours pas reconnu comme une langue à part entière », se désole la sociolinguiste. Elle regrette que le rectorat du Grand Est n’ait toujours pas produit de supports écrits à destination des enseignants : « c’est pour cela que dès l’école primaire, les instituteurs préfèrent par facilité enseigner l’allemand, où il y a beaucoup de manuels ou de materiel sur Internet, plutôt que l’alsacien ».

« Le français était la langue de la modernité »

Les cinquante étudiants qui suivent les cours d’alsacien et de mosellan, n’ont pas peur d’avouer qu’ils apprennent les « dialectes régionaux ». « Les jeunes sont plus décomplexés pour dire ouvertement qu’ils parlent l’alsacien, souligne la maîtresse de conférence. Dans les années 1980 quand j’étais au collège, on en avait honte. On le parlait tous, mais on ne le disait pas entre nous, car l’alsacien c’est la langue du dominé… et le français était la langue de la modernité. Il fallait parler français, point à la ligne », conclut l’enseignante.

Powerpoint illustrant le diminution de la pratique de l’alsacien entre 1971 et 2020, dans le milieu professionnel, familial ou de l’entourage, tiré du cours de Pascale Erhart (Département de dialectologie alsacienne et mosellane à l’Université de Strasbourg) @Pascale Erhart

La politique de francisation débutée depuis le 18e siècle s’est intensifiée sous la IIIe République avec la stigmatisation des langues régionales. Elle a ainsi créé un manque, « une privation » selon Philippe Blanchet, sociolinguiste professeur à l’université de Rennes 2. « Et c’est maintenant cet attachement aux traditions et aux racines familiales de la population qui l’amène à s’approprier à nouveau ses langues régionales ».

Dans les pages de L’Express, le journaliste Michel Feltin-Palas met en garde contre le terme de « patois ». Il demande d’ailleurs dès le titre à « en finir avec le mot patois ». Pour ce chroniqueur spécialisé dans les questions langagières, ce mot, aujourd’hui banalisé dans le langage courant, avait pour but de « discréditer les langues privées de statut officiel ». La « charge idéologique et symbolique » très forte et « très dépréciative » de ce terme est à corréler avec la volonté d’étouffer le parler des langues régionales, conclut l’enseignant en sociolinguistique.

Emma Ruffenach

Tricot et broderie, une affaire de vieux ?

Le tricot et le crochet ne sont plus des activités réservées uniquement à nos aïeux. De plus en plus de jeunes cassent les clichés et piétinent les stéréotypes sur ces « hobbies de mamie ». Avec les longues journées du premier confinement, de nombreux enthousiastes ont commencé à tricoter, broder, coudre et crocheter. 

Les clochettes de la porte d’entrée tintent sans cesse. Dans la boutique Ultramod, la mercerie incontournable du 2e arrondissement, jeunes et seniors se pressent pour acheter des boutons fantaisie, tissus pour masques, fils en soie et autres accessoires de couture et de tricot. « J’aimerais personnaliser la robe de baptême de ma filleule, l’accessoiriser d’un liseré bleu, avec un joli ruban », explique Annaëlle, 26 ans. Accompagnée de sa maman, l’étudiante en droit est à la recherche d’un ruban gaufré, couleur bleu ciel. « Pour que sa robe soit unique et que d’ici plusieurs années elle se souvienne qu’on avait apporté une petite touche d’amour en plus », glisse la jeune femme dans un sourire. 

La boutique de mercerie centenaire, Ultramod, la plus connue du quartier (Paris, 2e arr.) @Emma Ruffenach

Mère et fille sont des habituées de la boutique, qui auparavant était une bonneterie. « Depuis 1832, c’est une mercerie. On y vend de tout et même de la colle pour coller les passementeries de rideaux [ndlr : gros cordons, dentelles, franges] »,s’amuse Nathalie, une des vendeuses. Cette « touche d’amour en plus » qu’évoquait l’étudiante s’explique selon la commerçante par « la volonté de créer soi-même des petits accessoires ou de personnaliser des habits »

Pour les vendeuses Kaoli et Nathalie, la mode s’est « homogénéisée et grisonne » depuis plusieurs années. Cette dernière comprend que les jeunes filles ne s’y reconnaissent plus et qu’« elles [aient] envie d’avoir des habits uniques »« Depuis 3-4 ans on a tous les jours des adolescentes et des jeunes adultes qui viennent acheter des aiguilles à tricoter, ou du fil en coton pour rapiécer leur pantalon, détaille Nathalie. Avec le Covid-19, il y a de vraies préoccupations écologiques et économiques qui font que de plus en plus de jeunes personnes s’intéressent à ces activités manuelles ».

La couture comme lien générationnel

Dans cette mercerie, véritable kaléidoscope multicolore, où s’amoncellent du sol au plafond, boutons, fils en coton et en soie, rubans, et chutes de tissus, chacun trouve son bonheur. Emmeline Pinsont, ancienne postière, est venue chercher « des boutons, grands, plats, couleur écru », pour les coudre sur le gilet de son petit-fils. Pour quatre boutons taille 22, elle en a pour 4,50 euros. « C’est pour raccommoder un gilet en laine que je lui ai confectionner pour ses 10 ans et qui bizarrement a perdu ses boutons », glisse la retraitée, l’œil rieur. Avec ses enfants et petits-enfants, ils tricotent et font de la broderie. « Maintenant que la couture n’est plus apprise sous la baguette d’un professeur, mais au sein de la famille, c’est devenu un plaisir pour les jeunes. J’ai d’ailleurs offert une machine à coudre à l’une de mes petites-filles pour Noël », précise la retraitée du service public. 

Nathalie (en gilet orange) montre une sélection de boutons plats à Emmeline Pinsont, pour raccomoder le gilet de son petit-fils. @Emma Ruffenach

C’est pareil pour Marie Nussbaumer, étudiante en droit à Strasbourg. Elle a commencé le crochet à l’âge de 10 ans, inspirée par la pratique de ses deux grand-mères. Lors d’une semaine d’activités périscolaires, elle a confectionné une poupée, qu’elle a toujours conservée. « J’en suis plutôt fière. Avec le patron j’ai pu crocheter plusieurs robes pour ma Hello Kitty »

La poupée en crochet Hello Kitty et son vestiaire de robes colorées @Marie Nussbaumer

Angèle Talide, commerciale en informatique, doit aussi sa passion pour le tricot à sa grand-mère, Dora : « elle m’a appris le bon geste et m’a donné petite, le goût de découvrir le tricot. Et puis j’ai continué en autodidacte. Plus ça m’agaçait de rater mes mailles, plus j’avais envie de recommencer et de réussir ». 

La personnalisation, remède à la morosité

Actuellement en pleine confection d’une écharpe multicolore, « effet gaufrette pour que ça isole bien », la jeune commerciale ne demande plus trop de conseils à sa grand-mère, mais trouve des solutions sur Internet : « je regarde beaucoup de tutoriels sur YouTube. C’est vraiment très pratique et utile car on voit les mailles en gros plans et au ralenti ». Elle avoue qu’elle ne sait pas si elle va garder ou offrir cette écharpe qui ressemble à une « sucette Candy » car « donner un cadeau personnalisé qu’on a créé de nos mains et pas trouvé dans un grand magasin, ça fait toujours plaisir à recevoir »

L’écharpe en version « sucette candy » en plein work in progress @Angèle Talide

C’est sur cette vague de personnalisation et d’individualisation des codes vestimentaires que surfent des influenceuses, aujourd’hui à la tête de boutiques en ligne de broderies personnalisées après un succès de leurs confections personnelles sur Instagram. Pour Marie Dumont, 30 ans, instagrammeuse et fondatrice de « Mon Petit Cul », boutique en ligne de broderie, l’aventure a commencé lors du premier confinement lorsqu’elle a offert un t-shirt à sa meilleure amie, où elle avait brodé une paire de fesses bien rebondies en maillot de bain. « L’effet recherché du cadeau original était là ! C’est extrêmement mignon et rigolo de recevoir un cadeau avec écrit ‘mon petit cul’ sur la poitrine. Sur la boutique en ligne je brode aussi des mots doux et selon les photos que les gens m’envoient »

Marie Dumont, en train de personnaliser un tshirt pour une commande sur sa boutique en ligne Mon Petit Cul @Marie Dumont

Léa Le Gall, auto-entrepreneuse de 27 ans et « brodeuse professionnelle depuis 4 ans » a quant à elle, commencé à faire de la broderie à l’adolescence. Le déclic ? Le film « Brodeuses », réalisé par Eleonore Faucher, qu’elle a vu à sa sortie en 2004. Après un brevet des métiers d’art à Rochefort, l’influenceuse a travaillé « en intérim dans des ateliers de broderie perles et paillettes pour des maisons de luxe comme Chanel ou Valentino ». Depuis, elle fait de la broderie personnalisée sur textile dans son atelier Léa LG. Sur son site internet, elle propose la personnalisation de t-shirt, de culottes à froufrous et même de paires de sneakers Converse. « Voir que je m’éclatais autant à broder a produit de l’enthousiasme chez mes copines, elles aussi adorent désormais customiser à la main leurs outfit [ndlr : habits] mais aussi chez mes followers ! Ma communauté ne cesse de grandir et les gens s’inspirent de plus en plus sur Internet », assure l’entrepreneuse. 

Chercher ses inspirations sur YouTube, Instagram et Pinterest

Maëliss, blogueuse de tricot depuis 2015, publie chaque jour ses créations sur son compte Instagram « Des Mailles et Des Aiguilles ». Sur la plateforme YouTube, la lyonnaise de 23 ans met également des vidéos explicatives et des conseils pour réussir tel patron de pull ou de chaussettes multicolores. Pour cette jeune fonctionnaire du ministère des Armées, le tricot est une échappatoire au stress du quotidien : « chaque soir, je tricote pendant 2h et j’y passe mes weekends. En tout, je tricote environ 20 à 25h par semaine ».

Maëliss en plein tricot sur son compte Instagram @desmaillesetdesaiguilles

« Pendant le confinement, le nombres de vues de mes vidéos a presque doublé », se félicite cette amoureuse du tricot dont les vidéos cumulent chacune plus de 2000 visionnages. Pour elle, le confinement a permis de démocratiser des activités habituellement réservées aux personnes plus âgées. « Il y a eu une véritable prise de conscience, chez les jeunes comme les moins jeunes, que regarder le téléphone du matin au soir est lassant. Et que faire quelque chose de nos mains, comme le tricot ou la couture, est vraiment agréable et qu’on peut offrir nos créations à nos proches ».

Face aux échecs des débuts (« des robes pour mes poupées trouées de partout »), elle se souvient d’un conseil de sa grand-mère Danielle. C’est elle qui, à l’âge de 7 ans, lui a transmis la passion du tricot : « faire et défaire c’est toujours travailler ». Persévérance et patience sont donc les mots clefs pour bien lancer dans une activité manuelle comme le tricot, la couture ou encore la broderie. Pour les débutant.es, Maëliss conseille les patrons sur le site Ravelry, comme celui-ci pour se lancer dans la création d’une paire de « chaussettes guacamole ».

Emma Ruffenach

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