La pétanque, une passion de jeunes

L’école de pétanque « La Boule le Pélican », dans les Bouches-du-Rhône, comptait 30 licenciés mineurs en 2016.

« Quel plaisir de voir ces ados jouer avec nous, on sent qu’ils ont ça dans le sang« , s’enthousiasme Gilbert, en faisant claquer ses boules en acier. Ça fait du bien de les voir échanger sans se disputer et décoller un peu de leurs écrans« . Le nom de son club de boulistes « La Boule Le Pélican » est floqué sur sa casquette noire. Enfoncé fièrement sur son front, le couvre-chef lui donne des airs de Fernandel. Ce retraité de 73 ans a rejoint l’école de pétanque de Pélissanne – un petit village à 45 minutes de Marseille – à sa création en 2016. Il entraîne aujourd’hui ses élèves. « Je l’ai fait pour me rapprocher de Chloé, ma petite fille de dix ans [qui prend aussi des cours de pétanque au club ndlr]« . Le grand-père pivote et pointe du doigt un lotissement à travers le grillage qui dessine les contours du terrain. « Elle est à l’école Jeanne d’Arc, à quelques pas d’ici. L’année dernière, sa classe venait une fois par semaine pour jouer aux boules avec nous ». 

L’école de pétanque est délimitée par un skate-park et un terrain de football à l’ouest. Tous deux remplis de collégiens. Au nord, un groupe de pré-ados se déhanche sur les accents latinos d’un tube de Daddy Yankee, chanteur de reggaeton. La musique rythme les tirs de boules des anciens, qui semblent s’accommoder de cette ambiance festive.

« A l’ouverture de l’école, une trentaine de gamins ont acheté la licence [qui permet de participer aux compétitions ndlr]. Je n’aurais jamais pensé qu’ils seraient aussi nombreux, raconte Claude Barbi, directeur du club. Ceux qui nous ont rejoint ont en majorité entre 7 et 10 ans, mais nous comptons actuellement 8 juniors (entre 15 et 17 ans ndlr). On voit de plus en plus de jeunes adhérer. En 2018, nous avons même eu jusqu’à 45 inscrits”, précise le soixantenaire. Les jeunes sont encadrés par quinze éducateurs, eux-mêmes diplômés par la fédération française de pétanque et de jeu provençal (FFPJ).

Retrouvez le reportage d’Elsa De la Roche :

Un passe-temps du troisième âge devenu matière scolaire

Née en 1906 à La Ciotat, la pétanque est généralement perçue comme un jeu provençal traditionnel. Un passe-temps du troisième âge. Mais aujourd’hui, elle se modernise. La FFPJ comptait 300 000 licenciés en 2019 dont 44% de plus de soixante ans et environ 8% de mineurs, selon un article du Parisien. En 2015, elle a même été introduite au programme d’EPS dans les établissements élémentaires. Cette activité permet des échanges et un rapprochement intergénérationnel, selon Michel Allari, membre du comité départemental de pétanque et jeu provençal des Bouches-du-Rhône.

Nous, les anciens, essayons de transmettre une vieille passion, des valeurs de convivialité, de partage à ces jeunes.”

Michel Allari

Aujourd’hui, les Bouches-du-Rhône dénombrent 11 000 licenciés dont 2000 jeunes de moins de 18 ans. “Ces derniers remplacent peu à peu les seniors devenus trop vieux pour participer. Mais si on veut pouvoir jouer aux boules dans trente ans, il faut que ce jeu survive. Et l’espoir est entre les mains de nos jeunes. » La FFPJ compte pour l’instant 388 écoles de pétanque. Pour appâter les enfants et les millenials, Michel Allari propose d’en ouvrir davantage et d’organiser plus de championnats interclubs « car les ados adorent la compétition« . « Le comité subventionne également les écoles du département pour que les élèves puissent adhérer à moindre coût« , ajoute le Salonais. Pour les mineurs, la licence nécessaire pour participer au championnat, coûte sept euros. La cotisation annuelle de l’école de pétanque de Pélissanne ne s’élève, elle, qu’à trente euros à l’année (le prix inclut la licence et les tenues de championnat). 

Passion communicative

Livio, 15 ans, s’entraîne à tirer sous le regard de Claude Barbi et Gilbert Lamotte, respectivement directeur et éducateur du club de pétanque ‘La Boule le Pélican’ à Pélissanne. Crédits : Elsa De la Roche

Les cours à « La Boule le Pélican » ont lieu entre 10 heures et midi, le samedi et parfois le mercredi. Un entraînement commence en général par un échauffement, et se poursuit par de petits ateliers pour apprendre aux jeunes à tirer et pointer. L’immense terrain de sable est divisé en petits rectangles, au centre desquels Claude Barbi dispose deux plots jaunes fluo surmontés d’une latte, suivis d’un cercle. Tour à tour, Dorian, Livio et Laura, tous âgés de quinze ans, y font voler leurs boules d’acier. Celles-ci se cognent dans un claquement sec. La boule de Laura vient prendre la place de celle de Dorian. C’est un « carreau ». La jeune brune, modeste, esquisse un sourire satisfait derrière une mèche de cheveux. Son camarade au visage poupon fait la moue.

Voilà deux ans que Laura s’est inscrite à l’école. Elle s’est déjà offert une place aux championnats de France 2019 à Nevers, en Bourgogne. « À la base je faisais de la danse et mes parents m’ont convaincue de m’inscrire à La Boule le Pélican, raconte la jeune fille de 15 ans. Je ne voulais pas rejoindre le club au début, mais en fait la pétanque est devenue ma passion. » Une passion communicative selon Laura, dont les amis, à force de la voir jouer, souhaitent s’essayer à la pétanque. « Cela peut paraître drôle, mais ce qui m’attirait dans la pétanque, c’était le bruit des boules qui s’entrechoquaient » confie Louis, qui fait partie du groupe des plus grands, en souriant timidement. Il a rejoint l’école cette année. Il apprécie la compagnie de ses éducateurs séniors dont « la patience, l’expérience et les conseils » l’aident à progresser. « On est tous ici pour gagner, se défoncer. Quand on joue ensemble, pour moi, on a tous le même âge ».

Alexandra Marill

«Même si je cours moins vite, on peut quand même jouer», quand l’amour du ballon rond dépasse les générations

Elles ont entre 51 et 80 ans, elles s’appellent Patricia, Olga, Hélène, Marie-Claire et Sylvie et une passion les réunit : le football. Peu importe l’âge et les capacités sportives, elles veulent montrer aux jeunes qu’on peut jouer à tout âge.

«Quand j’étais petite, mon papa m’avait dit que jouer au foot ce n’est pas pour les filles. Et aujourd’hui, je fais partie d’une équipe», se réjouit Patricia. Cette footballeuse de 51 ans fait partie de l’équipe des Footeuses à tout âge, qui rassemble 17 femmes passionnées du ballon rond. Un amour qui a commencé dès son enfance pour Patricia, «mais elle n’avait pas le droit d’y jouer». Une injustice selon elle, qui s’est vengée en montant, avec des cousines une équipe de 11 joueuses «pour affronter les garçons». Un sentiment d’affranchissement qui restait «un loisir», précise-t-elle. Fouler le terrain des dizaines d’années après et affronter d’autres équipes nationales et internationales a été pour elle comme «une révélation». Pour Patricia, le ballon rond a été un échappatoire, elle qui souffre de dépression, un ode à la liberté, plus efficace que les médicaments.

Patricia, Olga, Hélène, Marie-Claire et Sylvie lors d’un tournoi de football, été 2020.

Envie de revivre

«Toutes les footeuses ont eu des soucis de santé, explique Patricia, mais le foot nous fait énormément de bien.» Être ensemble, partager une même passion, pouvoir se confier… «et avoir des copines», complète-t-elle en riant. «Même si on ne s’est vu qu’une seule fois – c’est comme si on se connaissait depuis toujours.» Depuis mars, la pandémie de Covid-19 a contraint l’équipe à se parler uniquement par Messenger ou WhatsApp. Mais elles nourrissent toutes l’espoir de pouvoir «se retrouver en vrai», «reprendre les entraînements» et «être en forme pour le tournoi en Espagne» au mois de juin prochain. «Ce sera le grand moment de l’année, on va affronter l’équipe américaine et Friedrich Mitchell», se réjouit Patricia. En attendant, son fils l’entraîne. Course, vélo… La footballeuse n’arrête pas. Même si les compétences sportives importent peu et que «le plus important est de s’amuser», Patricia ne veut pas voir perdre son équipe. Alors, comme elles n’habitent pas dans la même ville, tout le monde s’entraîne de son côté.

Maillot et tenue de foot de Patricia qu’elle conserve précieusement.

Drôme, Bretagne, Marseille, Pyrénées-Ortientales, l’équipe est dispersée aux quatre coins de la France. Chacune doit donc trouver les moyens de continuer l’entraînement. Patricia a donc rejoint un club local dans l’Indre, où «elle est la seule grand-mère». Face au ballon, peu importe si ses coéquipiers sont hauts comme trois pommes. Âgés d’une dizaine d’années, ils sont dynamiques et agiles mais Patricia veut croire qu’elle leur apporte ferveur et bonne humeur. «Ils veulent tous jouer avec la mamie foot, témoigne-t-elle attendrie. Je veux leur montrer que même si je ne cours pas très vite, je peux être utile sur un terrain et qu’ensemble on peut s’amuser.» Transmettre sa passion aux jeunes est pour Patricia un vrai plaisir. «Je veux leur dire que le plus important est d’être fairplay, et de garder l’esprit d’équipe.» En cette période troublée où chacun est invité à rester chez soi, la footballeuse veut encourager tout le monde à faire du sport, « ça libère» et «fait tellement de bien».

Marie-Liévine Michalik

Mijo, 75 ans, fan éternelle de Zelda

Cette gameuse du troisième âge est en train de créer des chaînes Youtube et Twitch, disponibles dès le printemps prochain.

Des grand-mères comme Marie-Jo Anduze Faris, on n’en croise pas tous les jours. Cette femme de 75 ans, que les autres gamers appellent Mijo, est devenue accro aux jeux vidéos depuis qu’elle a touché sa première manette en 1992. À l’époque, elle avait offert la Nintendo Super NES à son fils. Quand il est parti en vacances d’hiver et a laissé la console derrière lui, Mijo n’a pas pu résister. «Je me suis retrouvée seule avec la NES et le jeu ‘Zelda : a link to the past’ et j’ai tout de suite eu envie de jouer. J’avais cinquante ans à l’époque», sourit la septuagénaire au visage doux. «J’ai commencé une partie. Je me suis pris un beau Game Over, puis un deuxième et un troisième», se souvient-elle dans un rire, «et à partir de ce moment-là, j’ai su que j’allais continuer à m’entraîner jusqu’à ce que je réussisse tous les niveaux.» 

Difficile de deviner que Mijo est grand-mère au premier regard. Son air serein, légèrement rebelle, sa frange effilée et cendrée lui donnent presque l’air d’une éternelle étudiante. «Je ne m’entends pas avec les gens de mon âge», poursuit Mijo, «mon amie la plus âgée a quarante ans. J’ai plus de choses en commun avec les jeunes d’aujourd’hui qu’avec les vieux rabat-joie», pouffe-t-elle. Son compte Instagram, sur lequel elle poste des photos de ses acteurs sud-coréens et stars de K-POP (pop coréenne ultra-populaire chez les collégiens et lycéens, ndlr) préférées, a déjà plusieurs centaines d’abonnés. «Je me suis fait pleins de potes d’une vingtaine d’années grâce à Instagram. Elles sont indiennes, coréennes, elles viennent du monde entier. Elles m’apportent de la fraîcheur, de l’énergie et moi je les aide même à faire leurs devoirs». 

Dessins animés, K-POP et jeux de société

En ce moment, la gameuse héberge Boris, un jeune Ouzbek venu étudier près de chez elle en Bretagne, dans le Morbihan. «Eh Boris, viens dire bonjour», appelle-t-elle en détournant le visage de l’écran. «Encore un jeune que j’ai initié à Zelda. Je suis sûre qu’il demandera une Switch (console de jeux portable, ndlr) à ses parents pour Noël.» «La Légende de Zelda», c’est un peu l’univers fétiche de Mijo. «Il me passionne car ce jeu est un véritable conte de fées. Le périple du personnage principal Link, qui doit libérer sa princesse du royaume d’Hyrule…c’est une histoire dont n’importe quelle petite fille rêverait d’être l’héroïne.» 

Cette âme d’enfant n’a jamais quitté le corps de Mijo. Depuis son plus jeune âge, la bretonne a toujours été espiègle, curieuse et joueuse. Elle est issue d’une famille bourgeoise et les passe-temps artistiques de ses parents — du tissage à la peinture — l’ont toujours inspirée et ont nourri sa créativité. «Je suis tombée gravement malade et on m’a isolée pendant longtemps quand j’étais enfant», raconte Marie-Jo, «cette solitude à laquelle j’ai été habituée à l’époque m’a appris à faire preuve d’imagination, à me divertir toute seule.» Avant de geeker, cette fan de Zelda passait son temps à sortir avec ses amis, jouer à des jeux de société, à lire et regarder des dessins animés d’Hayao Miyazaki («Le Voyage de Chihiro»). Elle s’est toujours adaptée aux époques qu’elle a traversées, des Trente Glorieuses, aux seventies, mais ne s’est jamais autant épanouie qu’en 2020. «Ce qui importe pour moi, c’est le présent et l’avenir. Je ne me retourne jamais vers le passé», ajoute Mijo. Aujourd’hui, la septuagénaire vit seule, mais cela lui convient parfaitement «je fais ce que je veux quand je veux et personne n’a rien à me dire», opine-t-elle, «on ne s’ennuie jamais avec moi car je sais toujours m’occuper».  

Une manette pour oublier les douleurs

Pour elle, les jeux vidéo sont un nouveau moyen innovant de restaurer un lien intergénérationnel. Atteinte d’une fibromyalgie, responsable de ses douleurs musculaires chroniques depuis des années, Mijo joue pour s’évader, oublier ses maux. «Manette en main, je ne sens plus rien. J’oublie mes douleurs, le temps qui passe. Je suis Link et je pars sauver ma princesse.» Son hobby, elle le recommande aussi aux autres séniors qui souffrent d’isolement et de rhumatismes. Jouer stimule la mémoire, la réactivité, et lui permet également de se rapprocher de son petit fils de douze ans qui vit aux Etats-Unis. «Je n’ai jamais eu grand chose en commun avec lui depuis sa naissance, regrette la gameuse «on n’a jamais eu d’atomes crochus. Puis je lui ai montré mon univers virtuel  et il s’en est passionné. Cela nous a rassemblés. Depuis, il me montre souvent de nouvelles techniques et a beaucoup de choses à m’apprendre». 

Mijo est également ambassadrice de l’association Silver Geeks, qui regroupe des séniors mordus d’e-sport. «J’ai voulu apporter de la diversité à ce collectif. Ils ne faisaient que de la compétition, et je voulais leur prouver que jouer aux jeux vidéos, ce n’est pas seulement affronter les autres, c’est aussi se divertir et se surpasser.» Aujourd’hui, la gameuse est sur le point de créer une émission YouTube pour laquelle elle va tester chaque jour un nouveau jeu et le présenter à sa communauté. «Je vais faire du streaming mais on aura aussi une chaîne Twitch (une plateforme de vidéos en direct, très populaire auprès des jeunes amateurs de jeux vidéos, ndlr). Elles seront probablement prêtes pour avril ou mai cette année.»

Alexandra Marill

Jeune et fier de parler ma langue régionale !

Parler l’alsacien, le breton ou le basque n’est plus réservé au passé. De l’école à l’université, de nombreux jeunes apprennent la langue de leur région et de leurs aïeux, pour maintenir un lien intergénérationnel. Si parler « le patois » pouvait être mal vu il y a cinquante ans, c’est aujourd’hui revenu à la mode.

« Je suis née dans un petit village en Alsace, et dès l’enfance j’ai eu cette double culture, ce double langage, détaille Mathilde Jost, fraîchement diplômée de Sciences Po Strasbourg et originaire de Surbourg (Bas-Rhin). Mes grands-parents me parlent toujours en alsacien, parfois ils font un mix entre le français et le patois, c’est assez drôle parce qu’il y a un mot français qui atterrit dans la phrase », s’amuse la jeune femme. 

Fière de ses origines et de cette double culture, l’étudiante en thèse regrette cependant que ses parents ne lui ai pas plus appris la langue à la maison. « Mes parents par contre, ils m’ont toujours parlé en français, même s’ils maitrisent bien l’alsacien. Il y a une conscientisation (ndlr : processus qui amène à une prise de conscience) de la nécessité de bien parler français dès l’école. C’était pour que je ne sois pas perdue en arrivant en maternelle qu’ils me parlaient uniquement français », analyse-t-elle. 

Les « langues régionales », une richesse culturelle

Leire, 18 ans, en prépa littéraire au lycée Henri IV (Paris) se souvient de sa double éducation en français et en basque : « La grammaire basque est vraiment beaucoup plus compliquée que la française. Il faut savoir que le verbe se décline en fonction du sujet, du COD mais aussi du COI ! Ce qui donne des formes verbales à rallonge », s’amuse la jeune femme. Particulièrement fière de sa « double culture » elle a été scolarisée de l’école maternelle jusqu’au lycée dans le « système Seaska ». Il s’agit d’un système immersif d’écoles (les « ikastola ») où le basque (« l’euskara ») est une langue d’enseignement. 

Ecole bilingue « ikastola » où Leire a fait sa scolarité @Leire Dpbge

« A la maison on parlait français avec ma maman et basque juste avec mon papa. Je trouve que cette différenciation est une immense source de richesse culturelle », avance Leire, consciente de l’importance du bilinguisme. « Le basque est une langue pré-indo-européenne, c’est-à-dire qu’elle existait déjà avant l’arrivée des langues romanes sur le territoire français ». Encore aujourd’hui avec ses amis ou le côté paternel de sa famille, elle s’exprime en basque. Depuis l’enfance son expression favorite est la suivante : « A ze parea, barea eta karakoila », qui signifie littéralement « Ah quelle paire, la limace et l’escargot », et dont l’équivalent francisé serait « qui se ressemble s’assemble ».  Un clin d’œil à sa double culture basque et française qui sont pour elle complémentaires. 

Une « génération sacrifiée » qui ne parlait pas « patois »

Si pour Leire c’est aujourd’hui évident de parler le basque et naturel d’en éprouver de la fierté, ce n’était pas le cas pour ses grands-parents. Avec le régime franquiste au pouvoir en Espagne (de 1933 à 1977), la langue basque a été quasi interdite des deux côtés des Pyrénées, afin de réduire les oppositions politiques au Caudillo. En Alsace c’est pareil, mais le cadre temporel est légèrement décalé. Après la violente annexion par le Reich durant la Seconde Guerre Mondiale, le rejet de l’allemand et du patois était vif dans la population de l’Est de la France, il fallait parler français dans tous milieux. Mathilde est fière de parler alsacien, mais ses parents l’était beaucoup moins. Dans toutes les régions métropolitaines, l’Etat usait d’une violence symbolique et physique (d’après les théories du sociologue Max Weber) pour réduire l’influence des parlers locaux.

« Cela s’explique par plusieurs siècles de politiques linguistiques qui visent l’universalisation du français, et qui ont débuté avec la Révolution Française en 1789 », rappelle James Costa, maître de conférence en sociolinguistique à la Sorbonne Nouvelle (Paris). À cette époque « sur 25 millions de Français, 6 millions ne parlaient pas du tout la langue française et probablement 15 millions le parlaient peu ou très mal. Il y avait une raison sous-jacente : le gouvernement révolutionnaire soupçonnait par exemple les cercles de curés bretons et basques de faire circuler des idées contre-révolutionnaires ». Il leur fallait donc interdire la diffusion de ces langues régionales. 

Par la suite, avec les lois Ferry en 1881-1882 le « patois devient un ‘non-langage’, la question du bilinguisme ne se pose pas », détaille le professeur de sémiotique (l’études des signes et du langage). Un documentaire de la Cinémathèque de Bretagne « Yezh ar vezh » (« La Langue de la honte ») revient sur les punitions et châtiments corporels infligés aux écoliers lorsqu’ils parlaient le breton en classe. Un pendentif en forme d’animal était suspendu au cou du fautif, on l’appelait « le symbole » et il allait orner le cou de chaque élève qui parlait breton. « Le dernier à l’avoir autour du cou, le soir, était soit rossé soit puni à écrire des lignes », précise James Costa.

De plus en plus d’étudiants suivent des cours d’alsacien

Pascale Erhart, Directrice du Département de dialectologie alsacienne et mosellane à l’Université de Strasbourg, se réjouit de compter une cinquantaine d’étudiants dans son cours pratique d’alsacien. « En 2012 je n’avais que trois étudiants… J’ai donc décidé de mettre en place un cours pour les étudiants qui comprennent cette langue mais ne la pratiquent pas assez ». En 2017 la faculté de langues a pu ouvrir une deuxième chaire pour enseigner l’alsacien. Le profil des étudiants qui s’inscrivent aux cours de dialectes s’est diversifié, explique la linguiste : « On a beaucoup d’étudiants Erasmus, ou même du Japon ou d’Australie qui sont en mobilité internationale. Et on a aussi un public local, des jeunes qui sont en réalité de faux débutants, car ils ont un grand-parent qui parle alsacien »

La linguiste se félicite de cet engouement pour la langue alsacienne, mais regrette que les cours à l’université soient l’un des seuls endroits où les jeunes pratiquent les dialectes de leurs grands-parents. « C’est vraiment tragique qu’à l’université on soit les seuls à pouvoir leur apprendre la langue de leur famille. On peut leur enseigner bien sûr, mais s’ils ne la pratiquent pas en dehors, ça va se perdre tôt ou tard ». L’alsacien est considéré comme de « l’allemand standardisé, ou de l’allemand dialectal, ce n’est toujours pas reconnu comme une langue à part entière », se désole la sociolinguiste. Elle regrette que le rectorat du Grand Est n’ait toujours pas produit de supports écrits à destination des enseignants : « c’est pour cela que dès l’école primaire, les instituteurs préfèrent par facilité enseigner l’allemand, où il y a beaucoup de manuels ou de materiel sur Internet, plutôt que l’alsacien ».

« Le français était la langue de la modernité »

Les cinquante étudiants qui suivent les cours d’alsacien et de mosellan, n’ont pas peur d’avouer qu’ils apprennent les « dialectes régionaux ». « Les jeunes sont plus décomplexés pour dire ouvertement qu’ils parlent l’alsacien, souligne la maîtresse de conférence. Dans les années 1980 quand j’étais au collège, on en avait honte. On le parlait tous, mais on ne le disait pas entre nous, car l’alsacien c’est la langue du dominé… et le français était la langue de la modernité. Il fallait parler français, point à la ligne », conclut l’enseignante.

Powerpoint illustrant le diminution de la pratique de l’alsacien entre 1971 et 2020, dans le milieu professionnel, familial ou de l’entourage, tiré du cours de Pascale Erhart (Département de dialectologie alsacienne et mosellane à l’Université de Strasbourg) @Pascale Erhart

La politique de francisation débutée depuis le 18e siècle s’est intensifiée sous la IIIe République avec la stigmatisation des langues régionales. Elle a ainsi créé un manque, « une privation » selon Philippe Blanchet, sociolinguiste professeur à l’université de Rennes 2. « Et c’est maintenant cet attachement aux traditions et aux racines familiales de la population qui l’amène à s’approprier à nouveau ses langues régionales ».

Dans les pages de L’Express, le journaliste Michel Feltin-Palas met en garde contre le terme de « patois ». Il demande d’ailleurs dès le titre à « en finir avec le mot patois ». Pour ce chroniqueur spécialisé dans les questions langagières, ce mot, aujourd’hui banalisé dans le langage courant, avait pour but de « discréditer les langues privées de statut officiel ». La « charge idéologique et symbolique » très forte et « très dépréciative » de ce terme est à corréler avec la volonté d’étouffer le parler des langues régionales, conclut l’enseignant en sociolinguistique.

Emma Ruffenach

Tricot et broderie, une affaire de vieux ?

Le tricot et le crochet ne sont plus des activités réservées uniquement à nos aïeux. De plus en plus de jeunes cassent les clichés et piétinent les stéréotypes sur ces « hobbies de mamie ». Avec les longues journées du premier confinement, de nombreux enthousiastes ont commencé à tricoter, broder, coudre et crocheter. 

Les clochettes de la porte d’entrée tintent sans cesse. Dans la boutique Ultramod, la mercerie incontournable du 2e arrondissement, jeunes et seniors se pressent pour acheter des boutons fantaisie, tissus pour masques, fils en soie et autres accessoires de couture et de tricot. « J’aimerais personnaliser la robe de baptême de ma filleule, l’accessoiriser d’un liseré bleu, avec un joli ruban », explique Annaëlle, 26 ans. Accompagnée de sa maman, l’étudiante en droit est à la recherche d’un ruban gaufré, couleur bleu ciel. « Pour que sa robe soit unique et que d’ici plusieurs années elle se souvienne qu’on avait apporté une petite touche d’amour en plus », glisse la jeune femme dans un sourire. 

La boutique de mercerie centenaire, Ultramod, la plus connue du quartier (Paris, 2e arr.) @Emma Ruffenach

Mère et fille sont des habituées de la boutique, qui auparavant était une bonneterie. « Depuis 1832, c’est une mercerie. On y vend de tout et même de la colle pour coller les passementeries de rideaux [ndlr : gros cordons, dentelles, franges] »,s’amuse Nathalie, une des vendeuses. Cette « touche d’amour en plus » qu’évoquait l’étudiante s’explique selon la commerçante par « la volonté de créer soi-même des petits accessoires ou de personnaliser des habits »

Pour les vendeuses Kaoli et Nathalie, la mode s’est « homogénéisée et grisonne » depuis plusieurs années. Cette dernière comprend que les jeunes filles ne s’y reconnaissent plus et qu’« elles [aient] envie d’avoir des habits uniques »« Depuis 3-4 ans on a tous les jours des adolescentes et des jeunes adultes qui viennent acheter des aiguilles à tricoter, ou du fil en coton pour rapiécer leur pantalon, détaille Nathalie. Avec le Covid-19, il y a de vraies préoccupations écologiques et économiques qui font que de plus en plus de jeunes personnes s’intéressent à ces activités manuelles ».

La couture comme lien générationnel

Dans cette mercerie, véritable kaléidoscope multicolore, où s’amoncellent du sol au plafond, boutons, fils en coton et en soie, rubans, et chutes de tissus, chacun trouve son bonheur. Emmeline Pinsont, ancienne postière, est venue chercher « des boutons, grands, plats, couleur écru », pour les coudre sur le gilet de son petit-fils. Pour quatre boutons taille 22, elle en a pour 4,50 euros. « C’est pour raccommoder un gilet en laine que je lui ai confectionner pour ses 10 ans et qui bizarrement a perdu ses boutons », glisse la retraitée, l’œil rieur. Avec ses enfants et petits-enfants, ils tricotent et font de la broderie. « Maintenant que la couture n’est plus apprise sous la baguette d’un professeur, mais au sein de la famille, c’est devenu un plaisir pour les jeunes. J’ai d’ailleurs offert une machine à coudre à l’une de mes petites-filles pour Noël », précise la retraitée du service public. 

Nathalie (en gilet orange) montre une sélection de boutons plats à Emmeline Pinsont, pour raccomoder le gilet de son petit-fils. @Emma Ruffenach

C’est pareil pour Marie Nussbaumer, étudiante en droit à Strasbourg. Elle a commencé le crochet à l’âge de 10 ans, inspirée par la pratique de ses deux grand-mères. Lors d’une semaine d’activités périscolaires, elle a confectionné une poupée, qu’elle a toujours conservée. « J’en suis plutôt fière. Avec le patron j’ai pu crocheter plusieurs robes pour ma Hello Kitty »

La poupée en crochet Hello Kitty et son vestiaire de robes colorées @Marie Nussbaumer

Angèle Talide, commerciale en informatique, doit aussi sa passion pour le tricot à sa grand-mère, Dora : « elle m’a appris le bon geste et m’a donné petite, le goût de découvrir le tricot. Et puis j’ai continué en autodidacte. Plus ça m’agaçait de rater mes mailles, plus j’avais envie de recommencer et de réussir ». 

La personnalisation, remède à la morosité

Actuellement en pleine confection d’une écharpe multicolore, « effet gaufrette pour que ça isole bien », la jeune commerciale ne demande plus trop de conseils à sa grand-mère, mais trouve des solutions sur Internet : « je regarde beaucoup de tutoriels sur YouTube. C’est vraiment très pratique et utile car on voit les mailles en gros plans et au ralenti ». Elle avoue qu’elle ne sait pas si elle va garder ou offrir cette écharpe qui ressemble à une « sucette Candy » car « donner un cadeau personnalisé qu’on a créé de nos mains et pas trouvé dans un grand magasin, ça fait toujours plaisir à recevoir »

L’écharpe en version « sucette candy » en plein work in progress @Angèle Talide

C’est sur cette vague de personnalisation et d’individualisation des codes vestimentaires que surfent des influenceuses, aujourd’hui à la tête de boutiques en ligne de broderies personnalisées après un succès de leurs confections personnelles sur Instagram. Pour Marie Dumont, 30 ans, instagrammeuse et fondatrice de « Mon Petit Cul », boutique en ligne de broderie, l’aventure a commencé lors du premier confinement lorsqu’elle a offert un t-shirt à sa meilleure amie, où elle avait brodé une paire de fesses bien rebondies en maillot de bain. « L’effet recherché du cadeau original était là ! C’est extrêmement mignon et rigolo de recevoir un cadeau avec écrit ‘mon petit cul’ sur la poitrine. Sur la boutique en ligne je brode aussi des mots doux et selon les photos que les gens m’envoient »

Marie Dumont, en train de personnaliser un tshirt pour une commande sur sa boutique en ligne Mon Petit Cul @Marie Dumont

Léa Le Gall, auto-entrepreneuse de 27 ans et « brodeuse professionnelle depuis 4 ans » a quant à elle, commencé à faire de la broderie à l’adolescence. Le déclic ? Le film « Brodeuses », réalisé par Eleonore Faucher, qu’elle a vu à sa sortie en 2004. Après un brevet des métiers d’art à Rochefort, l’influenceuse a travaillé « en intérim dans des ateliers de broderie perles et paillettes pour des maisons de luxe comme Chanel ou Valentino ». Depuis, elle fait de la broderie personnalisée sur textile dans son atelier Léa LG. Sur son site internet, elle propose la personnalisation de t-shirt, de culottes à froufrous et même de paires de sneakers Converse. « Voir que je m’éclatais autant à broder a produit de l’enthousiasme chez mes copines, elles aussi adorent désormais customiser à la main leurs outfit [ndlr : habits] mais aussi chez mes followers ! Ma communauté ne cesse de grandir et les gens s’inspirent de plus en plus sur Internet », assure l’entrepreneuse. 

Chercher ses inspirations sur YouTube, Instagram et Pinterest

Maëliss, blogueuse de tricot depuis 2015, publie chaque jour ses créations sur son compte Instagram « Des Mailles et Des Aiguilles ». Sur la plateforme YouTube, la lyonnaise de 23 ans met également des vidéos explicatives et des conseils pour réussir tel patron de pull ou de chaussettes multicolores. Pour cette jeune fonctionnaire du ministère des Armées, le tricot est une échappatoire au stress du quotidien : « chaque soir, je tricote pendant 2h et j’y passe mes weekends. En tout, je tricote environ 20 à 25h par semaine ».

Maëliss en plein tricot sur son compte Instagram @desmaillesetdesaiguilles

« Pendant le confinement, le nombres de vues de mes vidéos a presque doublé », se félicite cette amoureuse du tricot dont les vidéos cumulent chacune plus de 2000 visionnages. Pour elle, le confinement a permis de démocratiser des activités habituellement réservées aux personnes plus âgées. « Il y a eu une véritable prise de conscience, chez les jeunes comme les moins jeunes, que regarder le téléphone du matin au soir est lassant. Et que faire quelque chose de nos mains, comme le tricot ou la couture, est vraiment agréable et qu’on peut offrir nos créations à nos proches ».

Face aux échecs des débuts (« des robes pour mes poupées trouées de partout »), elle se souvient d’un conseil de sa grand-mère Danielle. C’est elle qui, à l’âge de 7 ans, lui a transmis la passion du tricot : « faire et défaire c’est toujours travailler ». Persévérance et patience sont donc les mots clefs pour bien lancer dans une activité manuelle comme le tricot, la couture ou encore la broderie. Pour les débutant.es, Maëliss conseille les patrons sur le site Ravelry, comme celui-ci pour se lancer dans la création d’une paire de « chaussettes guacamole ».

Emma Ruffenach

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Retraitée « végé »

Septuagénaire, Danielle Sottas est devenue végétarienne il y a 40 ans. Manque d’informations, d’acceptation et de conscience climatique… non, ce n’était pas mieux avant.

Elle ne mange ni viande, ni poisson, ni produit laitier. Danielle vous reprend sur la différence entre végétarien et végan ; connaît celle entre tofu fumé et tofu soyeux. Elle distribue des tracts pour l’association de protection des animaux L214 et milite avec l’Association Végétarienne de France. Dernière précision : Danielle Sottas a 77 ans. Installée dans le Morbihan, l’animatrice socioculturelle est devenue végétarienne (régime alimentaire sans viande, ndlr) à 35 ans et végétalienne (régime alimentaire sans produits issus des animaux, ndlr) à la soixantaine. Aujourd’hui à la retraite, elle admire une jeunesse engagée pour le climat, qui partage de plus en plus souvent son régime alimentaire. Danielle raconte le chemin escarpé d’une végé’ « avant que ce soit la mode ».

Vous êtes devenue végétarienne il y a 40 ans, comment ça s’est passé à l’époque ? 
À l’époque, on ne devenait pas végétarien pour des raisons écologiques, on n’en parlait pas du tout. On faisait ce choix par rapport aux animaux. Moi, surtout, j’ai choisi l’amour ! J’ai rencontré mon compagnon à 35 ans, il était végétarien depuis ses 14 ans. C’est lui qui m’a initiée. 

Se proclamer végétarien à 14 ans, pendant les années 1950, ça arrivait souvent ? 
Jusqu’à ses 18 ans, il n’a pas eu le droit d’adopter vraiment son régime végétarien. Ses parents étaient bornés. C’est ce qui est très différent avec les jeunes parents d’aujourd’hui, que je trouve plus ouverts sur ces questions. 

Et pour vous, quelques années plus tard, quelles ont été les réactions ? 
On en parlait très peu autour de nous. Quand on ne connaissait pas bien quelqu’un, on ne disait pas qu’on était végétariens. On était vus comme une secte !

Un manque d’informations selon vous ? 
Oui, certaines personnes ne savaient même pas ce que c’était qu’être végétarien. Les autres me disaient: « Ohlala tu vas être malade ». Et même nous, on manquait d’informations : dans les années 1980, il n’y avait pas de boutiques spécialisées, de recettes sur Internet, de compléments alimentaires adaptés. C’était affreux au début. Tous les jours, je me demandais ce que j’allais bien pouvoir manger aujourd’hui.

Puis, il y a dix ans vous êtes devenue végétalienne… 
M’engager avec L214 (une association de défense des animaux, ndlr) m’a ouvert les yeux sur les exploitations intensives d’animaux. Petit à petit, en faisant des rencontres, j’ai commencé à mieux connaître les régimes sans produits animaux. Car jusqu’à mes 40 ans, je mangeais « normalement » mais sans viande, sans soucis. Mais après, il faut faire attention, manger de manière plus variée. Tous les jours désormais, je prends des vitamines B12 qu’on retrouve normalement dans la viande. Des vitamines B3 aussi. Et tout va bien ! Je le dis même à mon médecin : « vous voyez que c’est bon d’être végétalien ! » C’est pour cela que c’est bien de faire les choses petit à petit, sinon on risque des carences. Aujourd’hui, les jeunes deviennent directement végans (mode de vie qui exclut tout produit d’origine animale, ndlr), sans passés par au moins une courte phase de végétarisme. 

Les jeunes vont trop vite ? 
Non, c’est normal quand on est jeunes de vouloir faire les choses plus vite. Je les admire, ils ont vraiment déjà tout compris, ce sont des jeunes militants. J’ai été très surprise de tous ces jeunes qui se sont mis en avant pendant les manifestations pour le climat. Ils ont pris conscience. 

Ces mêmes jeunes, engagés pour l’environnement, accusent souvent votre génération d’être responsable des maux de la planète.
Je les comprends. Notre génération a été très égoïste. Nous avons vraiment vécu les meilleures années et on leur laisse une planète malade. On n’a pas eu de prise de conscience des problèmes écologiques. Ou si, un petit peu, on a fait Mai-68, mais c’était une prise de conscience individuelle. Les jeunes ont réussi à avoir une prise de conscience collective. 

Julia Denis

Retrouvez aussi « Viande », un podcast de Manon Meyer :

Jeune pêcheur à la recherche de conseils aguerris

Depuis deux ans, Charles Larois s’adonne à la pêche. Une pratique souvent considérée comme un plaisir de séniors. Pourtant, en France, un tiers des titulaires d’une carte de pêche en 2017 avaient moins de 18 ans, selon la Fédération Nationale de la Pêche en France (FNPF). Et quand les deux générations se rencontrent, les plus jeunes en profitent souvent pour apprendre de leurs ainés.

Charles pêche principalement en région parisienne depuis environ deux ans ©IB

Il commence par escalader une grille en métal, avant de traverser un pont en bois pourri et d’arpenter, cinq cent mètres durant, de hautes herbes dont les ronces déchirent le tissu de ses vêtements. « C’est comme cela que l’on trouve de bons coins de pêche », assure Charles Larois, 28 ans, avant de s’arrêter pour organiser son matériel sur une souche d’arbre mort au bord de l’étang.

Le coin de pêche en question, coincé entre le sud de l’Essonne (91) et la Seine-et-Marne (77), à une heure de Paris, est totalement désert ce vendredi de janvier. Le thermomètre affiche cinq degrés. Heureusement le soleil se faufile souvent entre deux nuages pour réchauffer ses mains occupées à maintenir la canne à pêche.

« C’est dommage, j’aime bien quand il y a d’autres pêcheurs à qui demander conseil, se désole celui qui travaillait jusqu’à récemment comme acheteur Junior chez Air Liquide, une entreprise spécialisée dans les gaz industriels. Surtout les anciens qui connaissent vraiment la pêche » ajoute-t-il en essayant en vain de défaire sa ligne coincée dans l’arbre au-dessus de sa tête. Profiter d’un moment de pêche pour échanger avec ses ainés est toujours un plaisir.

Dans cet étang, les pêcheurs attrapent principalement des brochets, des perches et des carpes. ©IB

Ensemble de survêtement noir, veste North Face et clope au bec, Charles a plus l’allure d’un jogger que d’un pêcheur. D’ailleurs sa carte de pêche il est en train de la refaire faire. Le processus a été ralenti à cause de la crise sanitaire. Elle est pourtant obligatoire. Pêcher sans, c’est s’exposer à payer une amende de 38€. En 2017 l’hexagone comptait 1 528 452 personnes titulaire de la carte de pêche, dont un tiers de moins de 18 ans, selon la Fédération nationale de la pêche en France (FNPF),

L’étang choisi aujourd’hui n’est pas non plus homologué pour la pêche. « Ici, je ne vois pas trop de gens parce que c’est difficile d’y venir », lâche-t-il. Pourtant il adore ce point d’eau. C’est ici qu’il a attrapé son premier brochet. Un poisson dont il parle fièrement mais trop souvent selon ses amis. « Regarde mon broc’ » répète-t-il à qui veut l’entendre. Parfois il se rend dans d’autres étendues d’eau situées en Île-de-France. Et pourquoi ne pas attraper un silure, ce poisson qui peut peser plusieurs dizaines de kilos, comme le font les pêcheurs qu’ils regardent sur Youtube.

Dans cet étang, les pêcheurs attrapent principalement des brochets, des perches et des carpes. ©CL

Charles est né en 1992. Il a grandi à Sorbiers, une petite ville proche de Saint-Étienne, vers Lyon. Une région où les lacs, les rivières et les étangs ne manquent pas. Et dans lesquels, enfant, il a pêché ses premiers poissons avec son père et son frère ainé. Il avait alors moins de dix ans. « On allait à la pêche et dès que mon père partait faire sa sieste en début d’après-midi, je prenais le relais. » Des moments privilégiés qu’il raconte en regardant le leurre et l’hameçon de sa canne émerger de l’eau.

« Peps » – comme l’appellent ses amis pour une raison qu’il ne racontera pas – se rend à la pêche plusieurs fois par mois. Il a même convaincu son pote Antoine, commercial de 27 ans, de prendre part à l’aventure. Au grand dam de leurs copines respectives. « Ils passent des journées entières à la pêche, se moque l’une d’entre-elles. Je ne comprends pas ce qu’ils y trouvent. Mais tant mieux si cela leur plaît. » Et même quand il s’agit de se lever à 6h les dimanches matins pour trouver les meilleurs spots.

Le Stéphanois ne fait pas les choses à moitié. Il a acheté un arsenal complet afin de pêcher dans les meilleures conditions. Une canne à pêche, bien sûr, un nouveau moulinet, des leurres, du fil, des hameçons, des plombs… Matériel qu’il expose fièrement au moment de changer de leurre. « Ce leurre sert plutôt à attraper de gros poissons » explique-t-il en montrant un poisson en plastique vert qu’il attache au bout de son fil.

Charles a acheté un arsenal complet afin de pêcher dans les meilleures conditions. ©IB

La session pêche du jour n’est pas bonne. Seule une perche téméraire est venue taquiner le leurre sans se laisser prendre. Sûrement la faute aux canards qui ne cessent de cancaner et de se disputer à l’autre bout de l’étang au point d’effrayer les poissons.

Dans un mois, c’est dans une eau plus claire que celle de l’Essonne que Charles pêchera. Lui et sa copine s’envolent pour le Mexique puis la Colombie. Le Sorbéran espère pouvoir effectuer ses premières expériences de pêche à l’étranger. Là-bas, les poissons mordront peut-être davantage.

Ismaël Bine