L’inceste, enfin entendu

 

La parole des victimes d’inceste se libère sur la Toile depuis les révélations de Camille Kouchner et l’apparition du hashtag #MeTooInceste. De témoignages en témoignages, de générations en générations, la prise de conscience se consolide.

«Ça m’a mis une vraie claque». Ielena, 27 ans, publie des vidéos sur les réseaux sociaux depuis cinq ans pour sensibiliser au crime dont elle a été victime enfant : des viols perpétrés par son grand-père. Début janvier, face à la vague de témoignages d’autres victimes avec le hashtag #MeTooInceste sur Twitter, elle a d’abord été tétanisée. Beaucoup d’émotions, de souvenirs qui remontent. Trop pour «quelqu’un qui a vécu l’inceste». Le courant l’a poussée, elle s’est dit que c’était «super», que quelque chose allait se passer. La jeune femme s’est laissée emmener par cette vague. Invitée dans la presse et sur les plateaux pour parler de la pédocriminalité incestueuse qu’elle a subi de dix à quinze ans.

«#MeTooInceste, c’est un éveil des consciences et enfin l’acceptation de la parole des victimes», résume Ielena, comme si elle avait pu synthétiser cette dynamique qui a mis un coup à l’omerta autour de l’inceste.

Familia Grande

Le mouvement a été déclenché par la publication du livre de Camille Kouchner, la Familia Grande, le 7 janvier 2021. Le témoignage d’un inceste d’une autre époque, les années 1980. Avec un bourreau présumé d’une autre génération : le politologue septuagénaire Olivier Duhamel. Une affaire qui symbolise l’évolution qui s’est opérée autour du traitement de l’inceste depuis quarante ans.

Avec son livre, Camille Kouchner libère aussi la parole des co-victimes : les parents, conjoints, frères et sœurs des enfants abusés. (Editions Seuil)

 «Prendre la parole en tant que victimes a longtemps été difficile, car ces dernières n’étaient pas crues», analyse le sociologue Pierre Verdrager, auteur de «L’enfant interdit : Comment la pédophilie est devenue scandaleuse» (Armand Colin, 2013). «Seulement récemment, on commence à les prendre au sérieux». Il cite l’exemple d’Eva Thomas, première femme à avoir témoigné d’inceste à visage découvert sur un plateau télé en France, en 1986. Les téléspectateurs de l’époque ont réagi en direct et plusieurs ont minimisé sa souffrance. «J’ai des relations quotidiennes avec ma fille de 13 ans, pourquoi empêchez-vous les gens d’être heureux ?» demandait d’un ton accusateur un ingénieur, au standard téléphonique de l’émission de France TV. 

Ielena le sait : si elle a pu parler, être écoutée et même intenter un procès contre son grand-père, sa mère Christelle n’a pas pu en faire autant. Elle avait aussi subi des agressions sexuelles de la part du même homme, son père. C’était à la fin des années 1970. Elle avait sept ans quand cela a commencé. Dix ans quand cela s’est terminé. Même si cela ne s’arrête jamais vraiment.

Christelle raconte avoir eu l’impression que «ce n’était pas grave, tout sauf un crime». Longtemps elle s’est tue. Jusqu’à ses 24 ans, alors qu’elle était déjà mère. Elle a réuni sa famille, a dénoncé son père et s’est faite traiter de folle. «Ça a été catastrophique», répète-t-elle quatre fois de suite, la voix tremblante. 

«Moi-même, et des personnes plus âgées, ont remis en cause la gravité de ce qui m’était arrivée», se souvient Ielena. Dans les commentaires de ses vidéos Youtube, on lui écrit que ce qu’elle appelle «viol» et «inceste» est en fait une forme «d’éducation à la sexualité» (sic) inculquée par un proche de confiance. «L’éducation à la sexualité», un argument qui se retrouve aussi dans les réactions au témoignage médiatisé d’Eva Thomas en 1986.

Depuis 2016, Ielena se filme et publie ses témoignages sur Youtube. ©Capture d’écran vidéo Youtube par Ielena Anglade / Ellena la prophétie

Interdit d’interdire

Des remarques qui dénotent avec le ton actuel, mais qui étonnent peu quand on étudie l’Histoire des mœurs depuis mai 68. «Dans les années 1970-1980, on a assisté à une tentative de valorisation et de légitimation de ces relations, par une certaine élite intellectuelle», retrace le sociologue, Pierre Verdrager. C’était l’époque de la libération des mœurs et de la sexualité. Aux nouvelles revendications LGBT se mêlaient aussi celles des défenseurs de la pédophilie et de l’inceste, explique le sociologue auteur de L’enfant interdit : Comment la pédophilie est devenue scandaleuse. Comme s’ils étaient de natures comparables.

En 1981, le quotidien Le Monde titrait  «L’inceste, dernier tabou». Les lignes et les témoignages y sont univoques : l’interdit universel que décrivait l’anthropologue Claude Lévi-Strauss en 1967 pourrait être dépassé. «L’inceste est à la mode (…) Est-ce à dire que ce dernier tabou est en train de disparaître ? Qu’après les rapports sexuels préconjugaux, l’adultère et l’homosexualité, l’inceste se banalise et devient acceptable pour notre société permissive ? À première vue, l’hypothèse est plausible», imprime le journal du soir. Il n’était pas alors question du tabou qui pesait sur la souffrance des victimes et les enfermait dans le secret.

La honte change de camp

Plusieurs évènements déclenchent progressivement une prise de conscience et de parole sur les violences sexuelles. Souvent, c’est en mettant en lumière un crime commis par un homme plus âgé, que les témoignages se multiplient au présent : DSK, Weinstein et #Metoo, le procès Barbarin, le récit de Vanessa Springora qui déclenche l’affaire Matzneff.

#MeToo a rendu possible les mouvements successifs, plus spécifiques, tels que #MeTooGay et #MeTooInceste (Photo de Lum3n sur Pexels.com)

Dernière étape : l’inceste. Avec #MeTooInceste, le sujet s’est imposé sur les bureaux de l’Élysée. Samedi 23 janvier, dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, le Président a assuré aux victimes d’incestes : «On est là. On vous écoute. On vous croit. Et vous ne serez plus jamais seuls». Emmanuel Macron s’est engagé à accompagner la libération des paroles et à mieux punir les criminels. En 2020, un Français sur dix affirmait avoir été victime d’inceste durant son enfance.

Une parole en libère une autre

C’est entendre l’histoire des autres, qui a permis à Christelle de raconter la sienne. De sept à dix ans, la mère d’Ielena a subi des attouchements de la part de son père. «Mon père me disait que c’était normal, et autour de moi personne n’en parlait, même pas mes copines», explique la femme de 49 ans. C’est face à une interview télévisée de personnes touchées par l’inceste qu’elle commence à se « éveiller», explique-t-elle. «Comme quoi la télé, ça peut aider !», souligne la mère de trois enfants, en essayant de dédramatiser la conversation. Elle dit avoir été retenue par un lourd sentiment de honte et un manque de courage. Elle n’aosé en parler à sa famille qu’une dizaine d’années plus tard. «Ils m’ont répondu par des cris, des hurlements, ils n’ont pas accepté, et j’ai décidé de me taire à tout jamais», se souvient Christelle.

Si aujourd’hui elle se confie à nouveau, c’est grâce au combat de sa fille. Quand Ielena lui raconte, alors qu’elle a 17 ans, que son grand-père a abusé d’elle, Christelle sort de son silence. Elle raconte son histoire à sa fille pour la première fois et l’encourage, elle, à porter plainte. «Ma mère m’a dit que je lui avais redonné la force de parler», confirme Ielena.

Si Christelle a réussi à libérer sa parole, elle reste pessimiste quant au mouvement #MeTooInceste. «C’est encore très tabou, les mentalités ne changent pas tant que ça», nuance-t-elle. Christelle doute de l’impact que peut avoir le mouvement Twitter sur les enfants. «Ce n’est pas ça qui permet aux enfants de pouvoir se libérer de l’emprise d’un de leurs parents», s’inquiète la mère de famille.

Pour Arnaud Gallais, cofondateur du collectif Prévenir et Protéger qui réunit des associations de lutte contre les violences faites aux enfants et aux femmes, les mots sur les réseaux sociaux sont un espoir pour «modifier la mémoire collective». Dans son enfance, il a lui-même été victime d’incestes, de la part d’un grand-oncle puis de cousins.

Il estime que le tabou perdure si les lois ne changent pas. Avec son collectif d’associations, il demande des actions concrètes. Déjà, le seuil d’âge de non-consentement à quinze ans. Un débat d’actualité, alors que le Sénat a voté à l’unanimité, jeudi 21 janvier, un projet de loi visant à créer un nouvel article dans le Code pénal pour «affirmer l’interdiction absolue de tout acte sexuel entre une personne majeure et un mineur de moins de 13 ans». Pour Arnaud, ce n’est pas assez. Auditionné par Isabelle Santiago, la députée socialiste qui porte ce texte à l’Assemblée nationale, il a demandé à pousser cette interdiction à l’âge de quinze ans, et à 18 ans dans les cas d’incestes et les mineurs vulnérables.

Le collectif Prévenir et Protéger plaide aussi pour une reconnaissance de l’amnésie traumatique des victimes et l’imprescriptibilité des crimes relatifs à l’inceste sur mineurs.

Outre la nécessité d’actions de l’État, Ielena reconnaît l’importance d’un autre vecteur de changement : l’éducation des enfants. Elle cite sans cesse l’exemple de ses deux petites sœurs, de 13 et 9 ans. Car leur mère Christelle les a explicitement sensibilisées à la question, contrairement à ce qu’elle avait fait avec Ielena il y a une quinzaine d’années. « Elles sont au courant de ce que c’est et de ce qu’il faut faire si cela leur arrive », observe-t-elle, admirative.

Pour la jeune femme, qui subit encore les effets de son traumatisme sur sa vie d’adulte (Ielena n’a pas de travail, de domicile fixe et rencontre beaucoup de difficultés sociales), c’est une source d’espoir. Elle ajoute, pour illustrer l’évolution qu’elle a observé sur trois générations, entre sa mère, elle-même et ses petites sœurs : «Si j’avais eu douze ans aujourd’hui et que mon grand-père me violait, cela ne se serait peut-être pas passé de la même manière, car j’aurais su ce qu’il se passait réellement et j’aurais pu en parler». 

J.

Je t’aime moi non plus, les femmes et la pilule

36,5 % des femmes qui ont recours à la contraception prennent la pilule. C’est le premier moyen contraceptif en France. Symbole de libération sexuelle lors de sa légalisation dans les années 1960, elle est de plus en plus remise en cause par les jeunes femmes.

Juliette a la vingtaine, elle est graphiste à Montreuil. La pilule, c’est sa première contraception, qu’elle a prise dès 17 ans. «Je venais d’avoir un premier copain. C’était la contraception la plus simple à cet âge-là», commente-t-elle. Comme beaucoup de jeunes filles, c’est après une discussion avec sa mère qu’elle se fait prescrire sa première plaquette. Après six ans de comprimés quotidiens, elle décide d’arrêter. Elle passe à une contraception non hormonale, le stérilet au cuivre.

Prise de poids, acné, baisse de libido, sautes d’humeur, maux de tête, douleurs aux seins… Les potentiels effets secondaires de la pilule sont nombreux. Mais ce n’est pas ce qui a motivé la décision de Juliette d’arrêter.

« Ma maman a eu un cancer du sein. Je voulais passer à autre chose, je ne voulais plus avoir d’hormones. »

Juliette

«Je ne me rendais pas forcement compte que j’avais des effets secondaires. C’est quand j’ai arrêté que j’ai vu la différence», raconte la jeune femme. Sous pilule, elle «broyait du noir sans cesse » et «pleurait sans raison, après un compliment ou une remarque».

Une contrainte pour 60% des femmes sous pilule

Outre les effets secondaires, certaines jeunes femmes voient la prise quotidienne et à heure régulière du comprimé – indissociable de l’efficacité – comme une contrainte. Un sondage réalisé par l’IFOP pour le magazine Elle en 2017 révèle que 60% des femmes prenant la pilule trouvent ce moyen de contraception contraignant. 75% craignent qu’il soit dangereux pour leur santé. Mais la pilule a de beaux jours devant elle : 81% des femmes utilisant cette contraception n’envisagent pas de la troquer pour un autre. C’est d’ailleurs le premier moyen contraceptif chez les Françaises.

Les amies de Juliette sont de plus en plus nombreuses à arrêter la pilule. « Quand j’avais 17 ans, toutes mes copines prenaient la pilule. C’est la contraception la plus simple à prendre quand tu commences, avance-t-elle. La pilule convient très bien à certaines femmes. Mais pas à d’autres. Il faut prendre le temps, apprendre à se connaître. »

La pilule serait la première contraception, celle proposée aux jeunes filles avant d’opter pour un autre contraceptif, plus personnalisé. Une analyse que semblent confirmer les chiffres de santé publique France. Selon la dernière étude disponible, qui date de 2016, la pilule est le premier mode de contraception des moins de 30 ans. Et de loin. 44% des 15-19 ans, 52% des 20-24 ans et 43,8% des 25-29 ans prennent la pilule. Au cours de la vie des femmes, la pilule perd du terrain au profit d’autres modes de contraception, notamment le stérilet, utilisé par moins de 5% des 20-24 ans mais posé à une femme de 30-39 ans sur trois.

Un doute sur l’Histoire de la contraception ? Pauline Casanova vous explique tout :

«Ça changeait tout»

Si les amies de Juliette voient de plus en plus la pilule comme une contrainte, pour bien des femmes de la génération de sa grand-mère, elle est synonyme de libération sexuelle. Suzanne, 79 ans, vit dans le Gard. Pour elle, jeune fille dans les années 1960, la pilule, c’était la liberté. «À l’époque la pilule ça n’existait pas. Et donc nous, les filles, on était vraiment sermonnées par nos mamans. Elles nous disaient qu’il ne fallait pas du tout avoir de relations avec un garçon. Pour l’honneur déjà, et, surtout, si on tombait enceinte c’était embêtant, se souvient-elle. La plupart de mes copines, et moi-même, on savait ça.»

«Moi je n’ai jamais enfreint les interdits à cause de ça, parce que la pilule n’existait pas. Et que l’IVG [interruption volontaire de grossesse] non plus.»

Suzanne, née en 1941

Françoise a 81 ans. Elle a vécu la légalisation de la pilule, en 1967. «Ça a changé les rapports entre les hommes et les femmes, la sérénité des femmes vis à vis de leur sexualité. Ça changeait tout. Il est [devenu] possible pour les femmes de se libérer de la hantise d’avoir une grossesse non désirée», explique-t-elle.

Françoise a vécu la légalisation de la pilule en 1967 comme une libération. © collection personnelle

Françoise ne comprend pas le rejet de certaines femmes, plus jeunes, à l’égard de la pilule. «On a tellement lutté pour qu’il y ait un moyen de contraception valable, sûr… Maintenant on a toute sorte de pilules, des pilules faiblement dosées, il y a toute sorte de modulations possibles», souligne-t-elle.

Retrouvez le témoignage complet de Françoise dans le podcast de Miren Garaicoechea :

Isabelle, la cinquantaine, est institutrice à Champigny (Val-de-Marne). Comme Juliette, elle a pris la pilule dès ses 17 ans. « Je l’ai prise sans me poser de question. C’était une évidence, c’était le moyen de ne pas tomber enceinte. On prenait toutes la pilule, chacune avait sa plaquette sur sa table de nuit », se souvient-elle.

L’enseignante a deux enfants, dont une fille. « Son rapport à la pilule est complètement différent, elle s’est posé des questions. Elle l’a prise un peu, mais a très vite changé de contraception ». La mère de famille comprend ce rejet.  « C’est légitime de se poser ce genre de questions. Nous, à l’époque, on n’avait aucun renseignement. On n’avait pas entendu parler de méthodes alternatives, d’effets secondaires, ou à peine. » Une question de génération donc. Mais surtout d’accès à l’information.

Jeanne Péru-Gelly

« La nouvelle génération n’a pas connu la même montagne » : regards croisés de guides sur le Mont-Blanc

Glaciers qui fondent, écroulement… Dans les Alpes, le réchauffement climatique se voit au quotidien et de générations en générations.

En ce matin de juin 2005, le guide de haute-montagne Olivier Greber prend son petit-déjeuner, au soleil. Sa vaisselle se met à trembler. Tout Chamonix vibre. Pendant quelques minutes, le village se voile de poussière. 292 000 m3 de granit s’écroulent à cause de températures trop élevées. « Le pilier Bonatti s’est suicidé », « la légende s’est effondrée », répète-t-on dans la vallée. Du jour au lendemain, la voie tracée par l’alpiniste Walter Bonatti en 1955 sur le pic des Drus n’est plus praticable. Elle n’est même plus visible. « Impressionnant », souffle Olivier Gréber. 16 ans après, l’événement est resté gravé dans sa mémoire.

Dans les Alpes, la crise climatique s’installe deux fois plus vite qu’ailleurs en France. À Chamonix, les conséquences de ce phénomène se racontent de générations en générations car elles se voient à l’œil nu, à l’image de l’éboulement de ce morceau de falaise. Olivier Greber, 62 ans désormais, est président de la compagnie des guides de Chamonix. Aux affaires, il y a Daniel Rodrigues, jeune directeur de 33 ans. Le premier a pris conscience de la réalité écologique à mesure que les glaciers ont reculé. Le second est devenu guide avec la crainte que son métier disparaisse à cause du réchauffement climatique.

Daniel Rodrigues avait 22 ans au moment de l’éboulement du pilier de Bonatti. Perché à 3754 mètres d’altitude, ce rocher surplombait toute la vallée. Cette voie d’alpinisme était mythique, seuls les meilleurs s’y risquaient. Daniel Rodigues est lui aussi marqué par cet incident. « La roche tenait avec la glace. Si elle fond, l’édifice s’effondre », explique le guide, également biologiste. Dans les Alpes, les éboulements sont fréquents, ils s’accélèrent avec la hausse des températures. Dans la vallée, le réchauffement climatique dépasse déjà le maximum de 1,5 degrés défini en 2015 par l’Accord de Paris.

Du pilier de Bonetti, il ne reste que cette marque grisâtre sur le pic des Drus. Image Unsplash / Dash Kadam

La glace fond et la montagne s’effrite. « Le nombre d’éboulements suit la courbe des températures et explose depuis les années 1990 », explique Ludovic Ravanel, géomorphologue. Le chercheur a établi le lien entre écroulements et fortes chaleurs, à l’aide d’une centaine de clichés des Drus et du versant nord des aiguilles de Chamonix. Ces images ont permis au chercheur de retracer l’évolution des falaises alpines depuis le début de l’ère industrielle, date à laquelle la photographie de montagne est apparue.

Sur les photos de famille, les glaciers laissent place aux plaines

Les Chamoniards se transmettent leurs connaissances de la montagne de générations en générations. Sur les photos de familles, les glaciers en arrière-plan laissent peu à peu place à des plaines. Pour se rendre au pied de la Mer de glace avec leurs clients, Daniel Rodrigues et Olivier Greber prennent le Montenvers, un petit train d’altitude. Pour atteindre la grotte de glace, une alcôve visitable au cœur du glacier, ils franchissent plus de 500 marches. Dans les années 80, il fallait en avaler seulement une vingtaine, se souvient l’aîné.  

Le petit train du Montenvers, tout comme la Mer de glace, sont des témoins privilégiés du réchauffement climatique. Image Office du tourisme de Chamonix.

A l’époque, Olivier Greber n’est pas encore guide. Il devient animateur de collectivité de montagne en 1984, puis guide de haute montagne en 1989. « 1900, pas 1800 », sourit le soixantenaire. Quand il a débuté, la question climatique n’avait pas vraiment émergé dans le grand public. « Ce n’était pas un sujet aussi brûlant que maintenant », glisse Olivier Greber. Ces années-là, il emmenait ses clients s’entraîner à porter des crampons et des piolets sur le glacier des Bossons, qui remplissait la cuvette quasiment jusqu’au village. « C’est devenu de plus en plus dangereux. De plus en plus de serracs [de grosses tours de glaces] s’effondraient sur le plat », se remémore le président de la compagnie des guides. Aujourd’hui Olivier Greber et Daniel Rodrigues se rendent beaucoup plus haut. La zone dont parle l’aîné n’existe plus.

Chez les guides de montagnes, la prise de conscience écologique s’est faite au fur et à mesure des saisons. Chaque hiver, Olivier Greber déchausse plus tôt. Les sentiers enneigés deviennent de moins en moins praticables en ski. Le manteau blanc sur lequel glissait les anciens laisse place aux pelouses vertes et aux cailloux qu’ont toujours connu les jeunes. « Je me suis rendu compte récemment que la nouvelle génération n’a pas pratiqué la même montagne que la notre. Été 2020, les nuits étaient froides, les conditions très bonnes jusqu’à début août. Les jeunes n’en croyaient pas leurs yeux. C’était impossible pour eux d’envisager d’emmener des clients aussi tard dans l’année », lâche le président de la compagnie des guides de Chamonix.

En forêt, les oiseaux ne chantent plus

 Désormais, la jeune génération de guide travaille surtout de mai à juin. Daniel Rodrigues lui, n’a pas connu de saisons d’été complètes comme celles d’Olivier Greber. La période où les conditions sont réunies n’est pas seulement plus tôt dans l’année, elle dure moins longtemps . « Le réchauffement climatique est une calamité. Depuis 10 ans on emmène un tiers de clients en moins. », explique le directeur de la compagnie des guides. Le montagnard de33 ans est convaincu que son métier est en voie de disparition, comme une partie de la faune et la flore qu’il montre à ses clients. De quoi être un peu nostalgique des générations passées ? Daniel Rodrigues assure que non. La montagne qu’il a reçu lui convient malgré tout, et de toute façon, il est trop tard pour avoir des regrets. « La population montagnarde n’est plus dans la tristesse, mais dans la recherche de nouvelles pratiques », affirme le guide.

Si l’on suit la même trajectoire climatique, la limite entre la forêt et les plaines d’altitude actuellement à 2000m pourrait remonter jusqu’à 3000m, transformant le paysage, et le vivant qui y vit. Photo Unsplash Catherine Verracchia.

Les sommets changent, les guides aussi. « A l’origine, nous sommes des voyageurs, mais prendre l’avion tous les quatre matins pour aller faire du ski sur d’autres massifs, c’est un non-sens. ». Daniel Rodrigues et ses collègues réduisent leurs déplacements à l’étranger et prennent les transports en commun à Chamonix. « Je vois beaucoup de guides de ma génération faire de même », renchérit Olivier Greber. Le métier est paradoxal. Olivier et Daniel sont des amoureux de la montagne et pourtant, en amenant des touristes sur les sommets, ils participent d’une certaine manière à leur dégradation.

Depuis quelques années, le Mont-Blanc croule sous les déchets des touristes de haute montagne. Mais en accompagnant des grimpeurs vers les cimes, ils les sensibilisent aussi au drame qui se joue ici : « On ne passe pas une demi-journée sans parler de réchauffement climatique à nos clients », témoigne Daniel Rodrigues, qui se sent tout aussi coach sportif qu’éducateur à l’environnement. Ce rôle s’est imposé au fil des générations. Ne pas seulement faire découvrir la montagne, mais participer à la protéger. « 30% des oiseaux chanteurs ont disparu. On ne vivra jamais les levers du jour en forêt comme l’ont vécu nos parents. Il faut que les gens le sachent », alerte le jeune Daniel. Un peu plus flegmatique, Olivier tente de dédramatiser : « Moi, je nourris les oiseaux avec des graines, alors je les entends toujours autant ».  

Antoine Beau

Holocauste : la Mémoire en héritage

Mercredi 27 janvier se tenait la Journée internationale des victimes de l’Holocauste. Ce moment d’hommage est aussi un moyen de transmettre la Mémoire des survivants de la Shoah vers la jeune génération. Un travail essentiel alors que les actes antisémites et racistes ont augmenté ces dernières années.

Le regard fixé sur l’écran du vidéo projecteur, ils sont comme hypnotisés. Ces élèves du lycée Joseph Gallieni de Toulouse écoutent attentivement le témoignage de Ginette Kolinka, survivante du camp d’Auschwitz-Birkenau. Une narration longue et poignante de l’enfer qu’elle a vécu dans ce camp de concentration et d’extermination. Cet échange de plusieurs heures s’est déroulé par visioconférence mercredi 27 janvier lors de la Journée internationale des victimes de l’Holocauste.

Accompagnée d’Annette Wieviorka, historienne spécialiste de la Shoah, Ginette Kolinka a été invitée à raconter ce qu’elle a vécu, là-bas, en Pologne. À chaque fin de phrase la rescapée marque une pause. Durant ces longs silences, les quelques jeunes rassemblés dans les locaux de leur lycée échangent des regards horrifiés.

Un tel moment « n’a pas pour but de perpétuer la Mémoire de l’horreur mais d’apprendre aux élèves à être vigilants, à défendre les valeurs démocratiques et à combattre l’intolérance », explique le ministère de l’Education.

Au total, près de quatre cents élèves et une centaine d’enseignants provenant de quatorze lycées de la région Occitanie assistent à la conférence. « La transmission est le mot clé de cette édition 2021, qui valorise les combats et valeurs que les jeunes ambassadeurs ont choisi de restituer, en tant que nouveaux dépositaires de cette histoire et de cette Mémoire », écrit le mémorial de la Shoah de Paris.

La date du 27 janvier n’a pas été choisie au hasard. Elle est porteuse d’une puissante symbolique. Celle de la libération des camps d’Auschwitz-Birkenau, il y a 76 ans. Dans la matinée du 27 janvier 1945, une avant-garde à cheval d’éclaireurs soviétiques arrive dans la zone du complexe d’Auschwitz et découvre le camp d’Auschwitz-III Monowitz. Dans l’après-midi, les camps d’Auschwitz-Birkenau puis le camp principal d’Auschwitz-I sont atteints successivement. À l’arrivée des troupes russes, 7 000 survivants sont encore présents, dont 200 enfants. Les nazis ne sont pas parvenus à les exécuter ou à les faire partir durant les « marches de la mort ».

Le devoir de Mémoire est plus qu’important aujourd’hui. Les actes antisémites et racistes sont en recrudescence ces dernières années. Des cimetières juifs ont été profanés et les agressions se sont multipliées. En 2019, le ministère de l’Intérieur chiffrait cette hausse à 27% par rapport à l’année précédente.

Environ un million de juifs sont morts au camp d’Auschwitz-Birkenau @Creative Commons CC BY-SA 3.0

Arsenal éducatif

La transmission intergénérationnelle de la Mémoire passe en premier lieu par les professeurs. « Grâce au cinéma, à leur arrivée au lycée, les jeunes ont souvent déjà entendu parler d’Hitler et du génocide des Juifs, mais ils n’ont pas une connaissance profonde du sujet », explique Maxime, professeur d’histoire en banlieue parisienne. C’est pourquoi les enseignants essaient de sensibiliser davantage les élèves, du CE2 à la terminale, en organisant des ateliers ou des rencontres avec des passeurs de Mémoire, comme Ginette Kolinka.

Les mémoriaux pour la Shoah jouent souvent le rôle d’entremetteurs. « Les professeurs demandent au mémorial [de la Shoah à Paris ndlr] de trouver des témoins pour faire des interventions dans les classes, raconte une ancienne médiatrice culturelle du musée. Il arrange aussi des ateliers sur les notions de complot, de désinformation, de préjugés etc. » Le but de ces travaux étant de faire comprendre que l’antisémitisme peut conduire aux pires atrocités.

Des atrocités commises par la froide barbarie nazie. Que l’État français essaie de combattre avec ses propres armes. Au premier rang desquels : la Mémoire. « Le travail de Mémoire passe par l’éducation des enfants et des adolescents en s’appuyant sur l’enseignement de l’histoire en classe, indique le ministère de l’éducation. La journée du 27 janvier est l’occasion pour la communauté éducative d’engager une réflexion sur les génocides et de rappeler les valeurs humanistes et les principes juridiques qui fondent notre démocratie. » Une démarche à destination des jeunes générations, plus de soixante-quinze ans après l’apparition au grand jour des crimes commis par les nazis.

Une poignée de ces jeunes-là était présente mercredi 27 janvier à la commémoration organisée dans l’enceinte du mémorial de la Shoah. Réunis autour de la grande croix de David, au centre de l’immense pièce du musée, des élus, des élèves et de jeunes ambassadeurs de la Mémoire se sont donc retrouvés pour rendre hommage aux victimes de l’Holocauste.

À 600 kilomètres de là, les lycéens de Joseph Gallieni profitent des dernières minutes en compagnie virtuelle de Ginette Kolinka. Ces passeurs de Mémoire sont de moins en moins nombreux. Quand ils auront tous disparu, il incombera aux  jeunes générations de transmettre l’histoire de leurs aïeux.

Ismaël Bine

« Pour la liberté » : quand la « culture de la manif » se transmet de générations en générations

Descendre dans la rue est une tradition française. Mai 68, réforme de l’enseignement en 1984, Mariage pour Tous en 2013, «Je suis Charlie» en 2015, les Gilets jaunes en 2018, en faveur du climat en 2019, contre la réforme des retraites en 2020 et dernièrement contre la loi sécurité globale fin 2020… Presque tous les ans, les Français descendent dans la rue pour manifester leur colère ou leur soutien. Une culture nationale transmise de pères en fils.

A 61 ans, Francine est une « habituée des manifs ». Décembre 2019, hors de question pour elle de rater l’occasion de descendre dans la rue pour défendre « son droit à une retraite décente » mais aussi « celle de ses enfants et petits-enfants ». Alors elle n’y est pas allée toute seule. Sa fille Agnès, son gendre Sébastien et leurs deux filles Amélie et Lola étaient là. « Manifester est une affaire de famille, surtout quand il s’agit de défendre des droits qui nous concerne tous », argue fièrement Francine. « Et c’est marrant de faire ça avec ses parents et sa mamie », complète Lola. Âgée de 18 ans, elle était « une des plus investies de sa classe » et « connaissait par coeur » les questions autour de la réforme des retraites. « Les autres disaient que ça ne les concernait pas mais je leur répétais que si, que nos aïeux s’étaient battus pour avoir des droits, et que c’était notre rôle de prendre la relève ». Protéger la démocratie, soutenir les droits fondamentaux pour les générations futures… La famille Meunier se sent investie d’une mission : défendre la liberté.

Prendre part à l’Histoire

Une tâche que Michel a aussi épousée et ce, dès mai 1968. Alors âgé de 19 ans, étudiant en histoire à La Sorbonne, il n’hésite pas une seconde pour rejoindre les cortèges. Tout a commencé pour lui la nuit du 10 au 11 mai, « un moment historique », se rappelle-t-il encore. À 17 heures, il était autour du lion de Denfert-Rochereau (Paris) avec près de 5000 autres jeunes, venus de presque toutes les lycées parisiens. Deux heures plus tard, « la place était bondée, tous mes copains de la fac étaient arrivés, c’était incroyable ». Le cortège de manifestants revendique une école plus libre, avec plus de moyens, mais demande aussi de « libérer les camarades » de Nanterre, dit-il, emprisonnés après avoir occupés la prestigieuse fac parisienne.

Quand la nuit tombe sur la capitale, « tout s’embrase », se rappelle Michel. « C’était impressionnant ». Passionné de politique, l’étudiant voulait « prendre part au débat » mais s’est rapidement trouvé au coeur « d’une des nuits les plus violentes qu’a connue Paris ». Barricades construites de bric et de broc, pavés et parpaings jetés sur des policiers insultés. En quelques heures, le quartier Latin est mis à feu. Voitures, barricades, pneus sont brûlés et illuminent l’épaisseur de cette nuit historique où les rapports de forces classiques se sont effondrés. Les affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants ont été d’une rare violence.

« Les policiers étaient même obligés d’enflammer leurs propres barricades pour se protéger des hordes d’étudiants », raconte Michel, encore ébahi par la tournure des événements. Une fois la lutte commencée, les jeunes ne pouvaient pas faire demi-tour, « il fallait aller au bout, attendre la réaction du gouvernement ». Davantage spectateur qu’acteur, Michel écoutait la radio « pour savoir ce qu’il se passait ailleurs et suivre le déroulé de l’action ». Une nuit durant laquelle l’histoire du mouvement a basculé, faisant basculer ensuite la France dans la grève générale.

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Un virage de l’Histoire, vécu dans la rue, aussi par Léa, aujourd’hui âgée de 22 ans. Le 1er décembre 2018, elle avait trois ans de moins, elle sortait du lycée et commençait sa première année d’école de commerce. Depuis trois semaines, des centaines de Français se réunissaient autour des ronds-points, habillés de gilets jaunes pour dénoncer la hausse du prix de l’essence, la mise en place de la taxe carbone, et la baisse, en conséquence, de leur pouvoir d’achat. Convaincue par sa tante, Léa descend dans la rue pour la première fois. « Elle habite avec son mari à Châteauroux et doit prendre sa voiture pour faire ses courses, aller au travail, accompagner ses enfants à l’école. Tout… », raconte l’étudiante.

Léa souhaitait dénoncer une injustice, mais aussi « voir ce qu’il se passait », « prendre part à l’histoire», avoue-t-elle sans se douter que les événements allaient dégénérer. Au sein du cortège, elle « discute avec les autres manifestants », « apprend plein de trucs », et « touche à une réalité qui n’est pas la sienne », mais qu’elle souhaite défendre. Les événements tournent à l’affrontement une fois la foule réunie autour de l’Arc de Triomphe. « Les gens ont commencé à s’énerver, puis il y a eu un mouvement de foule à ma gauche, tout le monde a bougé d’un coup et en quelques minutes, je me suis retrouvée coincée entre les manifestants et les policiers. J’ai été gazée », se souvient-elle. La jeune femme en ressort marquée, et hésitera longtemps à battre le pavé une nouvelle fois. « J’ai eu peur, lâche-t-elle, mais je ne regrette pas d’y avoir été, c’était incroyable à voir ». À la fin de la journée, Paris est dévastée, le grand Arc crayonné, et la France choquée.

Quarante années les sépare mais Michel et Léa ont tous les deux été profondément marqués par cette violence qu’ils qualifient « d’inouïe » et « historique ». Aucun des deux n’arrivait avec la volonté de « casser du flic » mais ils se sont tout de même retrouvés au coeur de mouvements de haine et de colère envers les forces de l’ordre. « Ce n’est pas contre eux en tant qu’hommes, répond Léa, mais contre ce qu’ils représentent ». Elle témoigne d’une colère contre un régime établi, une volonté de changer un monde et d’avoir sa voix au chapitre. Pour l’historien Sylvain Bouloque, « les manifestations n’ont pas vraiment changé aujourd’hui et ne sont pas plus violentes ». Spécialiste de la gauche radicale, il ajoute que « jusque dans les années 70, elles l’étaient même bien plus, et occasionnaient régulièrement des morts. À l’époque la rue avait une sorte de pouvoir politique symbolique qui s’est peu à peu perdu. Aujourd’hui la violence des manifestants s’oppose à celle dont font preuve les forces de l’ordre ».

«À l’époque la rue avait une sorte de pouvoir politique symbolique qui s’est peu à peu perdu. Aujourd’hui la violence des manifestants s’oppose à celle dont font preuve les forces de l’ordre»

Sylvain Bouloque, historien spécialisé dans la gauche radicale.

S’affranchir d’un pouvoir politique ou économique, se libérer d’une autorité excessive est souvent une motivation pour les jeunes manifestants. « C’est vrai qu’on avait de grands idéaux, se rappelle Michel, mais on y croyait. On avait soif de liberté ». Un désir partagé par Léa qui souhait aussi s’émanciper de ses parents. « Ils n’étaient pas d’accord et je voulais leur montrer que j’avais mes propres idées ». Peut-on aller trop loin pour ses convictions ? « Oui, certainement, répond Michel, mais le problème est que la violence est souvent un levier pour faire bouger les choses ». Voir les jeunes générations prendre la relève et battre de nouveau le pavé est toutefois pour lui signe « de la bonne santé de la démocratie ». Pour l’actuel retraité, ancien professeur d’histoire, « il faut que les jeunes s’approprient leur époque, vivent leurs combats ». Et si besoin, « il descendra de nouveau dans la rue, à leurs côtés, sans hésitation. Plus on est nombreux, plus nos voix seront entendues ».

Marie-Liévine Michalik et Tom Hollmann

En Moselle, le coronavirus fait disparaître les figures d’un quartier

À Farébersviller, en Moselle, les anciens de la cité minière décèdent les uns après les autres, laissant un vide impossible à combler pour les habitants de cette commune de 5 000 habitants.

Les pelletés de terre pour recouvrir les cercueils inhumés, les corbillards qui s’éloignent au loin pour rapatrier les défunts. Autant d’images qui se sont répétées maintes fois depuis le début de la crise du coronavirus. Malgré l’hécatombe de la crise sanitaire qui rend la mort un peu plus banale, personne ne veut s’habituer à de pareilles scènes dans la localité de Farébersviller, une ancienne cité minière de l’Est de la France.

L’annonce de la mort d’Abdelaziz B. et de Mohamed K. ont eu l’effet d’un tremblement de terre, tant ils étaient importants dans la vie locale. À un jour d’intervalle, leurs cercueils se succèdent à la mosquée de la ville pour bénéficier d’un office funéraire, suivi par un grand nombre de fidèles venus rendre un dernier hommage. « Nos anciens disparaissent plus vite à cause du coronavirus, regrette Ahmed, un coiffeur qui rencontrait souvent Abdelaziz B. Il nous offrait un café régulièrement et plaisantait toujours avec nous. »

Surmortalité des mineurs de fond face au Covid-19

Cette ancienne cité dortoir, peuplée par plus de 5 000 habitants, compte beaucoup de retraités de la mine décédés du Covid-19. L’approche comptable des décès révèle une surmortalité de
13 % chez les affiliés miniers – une catégorie de 111 100 personnes –, selon la caisse autonome nationale de la Sécurité sociale dans les mines (CANSSM). Froide, elle annihile les histoires avortées et les rôles de sentinelles qu’occupaient ces victimes de la crise sanitaire. « On ne se rend pas compte de la manière dans les morts successives peuvent toucher une petite population, c’est comme une famille élargie, souligne Fatima, âgée de 35 ans. Ils jouaient un rôle important dans la vie du quartier, des chevilles ouvrières, prêts pour régler n’importe quel souci ou apporter un coup de pouce ».

Deux anciens mineurs se promènent aux abords d’une épicerie © ybm

Le temps pluvieux aggrave les couleurs ternes des façades des blocs rénovés il y a peu et renforce la tristesse des habitants de cette ville. Dans la rue où Abdelaziz B. résidait, son décès laisse une amertume difficile à cacher derrière le masque et fait jaillir d’indénombrables souvenirs. Souvenirs d’un homme sur qui on pouvait compter au moindre tracas du quotidien. D’origine algérienne, ce mineur de fond à la retraite était plus qu’un voisin qu’on croise dans la cage d’escalier. « C’était quelqu’un d’attentionné, qui s’assurait que chaque locataire ne rencontrait pas de problème, raconte Mourad, 38 ans, la larme à l’œil. Quand je partais en vacances, je lui laissais les clefs de mon appartement au cas où il y aurait un problème, il avait la confiance de tout le monde. »

« Avant, c’est lui qui accompagnait les familles endeuillées »

Dans la ville, au-delà de son rôle de concierge bénévole, Abdelaziz B. accompagnait et conseillait les mineurs à la retraite dans leurs démarches d’indemnisation concernant l’amiante, dont l’inhalation a développé des pathologies pulmonaires, synonymes de comorbidités face au SARS-CoV-2. « Avant, c’est lui qui accompagnait les familles endeuillées dans les démarches pour rapatrier les corps au pays. Maintenant, c’est à nous d’accompagner sa famille », témoigne un voisin.

Dans cette cité de Moselle, la succession des décès ne permet pas un véritable moment de deuil. « Avant, on avait le temps d’encaisser la mort d’un ancien mais là, ils partent les uns après les autres. On a jamais connu ça, se désole Albert N., résident de la commune. J’appréhende le retour à la normale, c’est à ce moment qu’on aura véritablement le poids de leur absence. » « Comme on dit, c’est une fois qu’on perd quelqu’un, qu’on reconnaît sa véritable valeur », philosophe Naïma*, âgée d’une vingtaine d’années. Pour elle, le meilleur moyen de leur rendre hommage reste de profiter de ceux qui sont encore en vie et de perpétuer la mémoire des défunts du Covid-19.

*Le prénom a été modifié.

Yassine Bnou Marzouk

Dans les familles franco-algériennes, la difficile transmission de la mémoire

À la suite de la remise du rapport « sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » de Benjamin Stora à Emmanuel Macron, la mémoire de la guerre d’Algérie a repris une place importante dans le débat public. Pourtant, au sein des familles franco-algériennes vivant en France, la transmission générationnelle de cette mémoire n’est pas acquise.

« J’ai 50 ans passés, et ils ne m’ont pas encore tout dit. C’est un réel traumatisme pour eux, la blessure est toujours vive », explique Abdelhamid Oumeddour quand il évoque ce que ses parents lui ont transmis de la guerre d’Algérie. Arrivés en France en 1970, ils ont été confrontés à la violence de cette guerre ayant eu lieu entre 1954 et 1962. « Le père de ma mère a été torturé, mes parents ont été mis dans des camps, ils ont vu des gens mourir », assène-t-il.

Abdelhamid Oumeddour a trois enfants. Des enfants « nés en France et de culture française », assure-t-il. Comment ont-ils connu l’histoire de leurs grands-parents ? Certainement pas en discutant avec eux. « Mes grands-parents paternels comme ma grand-mère maternelle n’en parlent pas. Peut-être qu’il y a une forme de tabou chez eux, renforcé par le fait que nous étions, il n’y a pas si longtemps, encore des enfants », avoue Sélim Oumeddour, 22 ans. Pour Abdelhafid Hammouche, un sociologue ayant longtemps travaillé sur les questions liées à l’immigration algérienne en France, ce n’est pas un problème de tabou mais plutôt un « rapport de générations »« Les primo-arrivants algériens, qui ont aujourd’hui plus de 70 ans, ont reçu une éducation où la mémoire n’était pas valorisée. Ce n’est pas une histoire de honte ou de pudeur, mais plutôt le fait que ce n’est pas dans les normes pour eux de parler de cette période », abonde le chercheur.

« Les primo-arrivants algériens, qui ont aujourd’hui plus de 70 ans, ont reçu une éducation où la mémoire n’était pas valorisée. »

Abdelhafid Hammouche, sociologue

« Les personnes algériennes âgées ne parlent pas facilement de tout ça », partage Zined Yagoubi, la mère de Sélim. « Mes enfants en sont beaucoup plus détachés. Ce ne sont pas des sujets dont on a vraiment parlé, à tort je pense », regrette-t-elle. Pourtant, cette infirmière s’est posé la question de la transmission de la mémoire de son père à son fils il y a déjà 20 ans : « J’ai décidé, à l’époque, de filmer mon père pour qu’il me raconte sa vie. C’était la première fois qu’il me parlait de la guerre. Quand je l’ai fait, c’était pour moi et mes enfants. » Le père de Zined est arrivé en France en 1964, deux ans après l’indépendance de l’Algérie. En tant que militaire dans l’armée française, il a participé à la Seconde guerre mondiale et à la guerre d’Indochine. Alors qu’un conflit se profilait en Algérie, il a quitté l’armée française, ce qui lui a valu d’être mis sous surveillance par la gendarmerie. Le format de cette vidéo n’est pas visible actuellement, à cause des avancées technologiques. Mais Sélim, qui ne l’a toujours pas vu, se hâte de pouvoir la visionner quand le problème technique sera réglé.

Retrouvez notre podcast, « Avoir 20 ans-La guerre d’Algérie », un podcast d’Azaïs Perronin :

Une histoire familiale avant tout

« Dans les familles où les grands-parents ont connu l’horreur du conflit, l’histoire familiale prime sur l’histoire de la guerre en tant que telle », explique Abdelhafid Hammouche. Car pour Sélim Oumeddour, « le déclic a été familial ». Quand son grand-père maternel est décédé il y a un an, les photos de sa carrière militaire sont ressorties du placard, et avec elles les questionnements sur le passé. L’étudiant en journalisme regrette d’ailleurs de ne pas en avoir parlé avec son grand-père quand il était encore en vie.

Comment aborder ce sujet plus tôt avec les enfants ? Une question complexe à laquelle Michèle Rodary, présidente de l’association ‘Coup de soleil‘ pour la région Languedoc-Roussillon, apporte un début de réponse : « L’école a un rôle capital dans la transmission de cette histoire. Bien sûr, cela dépend de la manière dont les professeurs s’en emparent, le temps qu’ils lui consacrent. »

« L’école a un rôle capital dans la transmission de cette histoire. »

Michèle Rodary, présidente de l’association ‘Coup de soleil’ pour la région Languedoc-Roussillon

Créée en 1985 par d’anciens pieds noirs et des immigrés maghrébins, cette association est particulièrement présente dans le sud de la France. Elle cherche à renforcer le lien entre les populations issues de l’immigration maghrébine, et de mettre en lumière les apports du Maghreb et de ses diasporas à la culture et la société française. Comptant parmi ses membres Benjamin Stora, l’association devrait faire partie de la commission « Mémoire et vérité » impulsée par l’historien.

Sélim Oumeddour à 8 ans, lors d’un voyage en Algérie.

C’est donc sans surprise que Michèle Rodary se félicite de la proposition « essentielle » de Benjamin Stora visant à renforcer l’enseignement sur la guerre d’Algérie dans les programmes scolaires de l’Education nationale. Raphaëlle Branche, historienne spécialiste de l’Algérie, rappelle qu’« au moment où la question de la guerre d’Algérie est arrivée à l’école, elle a provoqué du changement dans les familles. Les enfants ont eu accès en classe à des récits sur cette histoire. Quand ils rentraient chez eux, ils interrogeaient leurs parents .» Elle ne partage cependant pas la volonté de laisser plus de place à cette histoire dans les programmes.

L’école permettrait donc d’amener le sujet sur la table, mais de manière partielle : « Je ne connaissais quasiment pas cette histoire jusqu’à ce que je l’apprenne en cours, avoue Mehdi Bouzouina, Mais j’avais plus l’impression que les cours étaient centrés sur l’histoire de la France plutôt que sur la guerre en tant que telle. Dans ma tête, l’Algérie ne faisait pas partie de la France. » Dans la famille de l’étudiant en journalisme, le sujet était « tabou ». Et l’on comprend pourquoi : son grand-père maternel, auvergnat, a fait son service militaire en Algérie. Son côté algérien, il le tient de son père, arrivé en France à l’âge de 4 ans. « Mes familles paternelle et maternelle représentent deux mondes opposés », explique Mehdi.

C’est à l’adolescence, à une époque où il se questionnait sur son identité métissée, que Mehdi a commencé à s’intéresser à l’histoire de la guerre d’Algérie. Un intérêt renforcé par la vague d’attentats qu’a connu la France en 2015 : « J’ai vécu extrêmement durement cette période : j’avais des amis qui commençaient à devenir violemment anti-Islam, et je ne savais pas où me positionner. Ça m’a brisé, mais ça m’a aussi aidé à construire mon identité parce que je ne pouvais plus éviter la question de mes origines », se rappelle-t-il.

Le rôle de la culture

« Avec les enfants, c’est surtout par la culture qu’on a abordé les choses », explique Abdelhamid Oumeddour. Grand cinéphile, l’homme souligne l’importance qu’ont eu des films comme La Bataille d’Alger, Avoir vingt ans dans les Aurès ou plus récemment L’ennemi intime dans la construction de sa mémoire personnelle. « Je me suis vraiment intéressé sur le tard, en lisant des bouquins dessus, en discutant avec des personnes concernées… », abonde Mehdi Bouzouina.

Si Sélim Oumeddour se revendique comme Français d’origine algérienne, pour ce qui est du sport, il est « à fond pour l’Algérie ». Encore une porte d’entrée vers l’histoire algérienne, selon Michèle Rodary. Avec son association, l’enseignante de mathématiques retraitée intervient régulièrement dans des classes de lycée en banlieues, où l’on retrouve une grande population issue de l’immigration maghrébine. Elle se rappelle de l’engouement suscité chez un élève par la bande dessinée Un maillot pour l’Algérie, qui raconte l’histoire incroyable de la première équipe de football algérienne, celle du Front de Libération National (FLN) : en avril 1958, une dizaine de joueurs évoluant en France, pour certains stars de leur équipe, avaient quitté le pays clandestinement pour créer leur sélection.

Les bandes dessinées sont pour Michèle Rodary un « outil très utile » pour aborder ces sujets avec les lycéens. Parmi les figures du genre concernant l’histoire algérienne, elle cite sans hésiter l’œuvre de Jacques Ferrandez, qui retrace en dessins toute la colonisation et la guerre d’Algérie. Si les plus âgés ne transmettent pas facilement leur histoire douloureuse, ils ne constituent pas le seul moyen pour les nouvelles générations d’y accéder.

Jeremy Hernando

Les fausses informations, une question de génération ?

Ils semblent irréconciliables sur le sujet. Alors que les fake news et les théories complotistes prennent de plus en plus de place dans nos sociétés. Qui, de nos chers boomers, (65-75 ans) ou de la génération Z (15-25 ans), est le plus sensible à la désinformation ?   

Des jeunes, plus sensibles à la désinformation ? «J’en suis sûr à 100%», répond Jacky, retraité. Pour cet ancien boucher-charcutier des Hauts-de-France, la réponse est toute trouvée : «L’expérience, la sagesse et la culture que j’ai accumulées au cours de ma vie me rendent forcément moins crédule qu’un adolescent.»  Jacky n’est pourtant pas « vieux jeu » selon luiil est un utilisateur régulier des réseaux sociaux, friand d’informations en ligne. Il ne croirait pas «à n’importe quoi». «L’information est un métier, je n’irai pas acheter ma viande chez le poissonnier», justifie-t-il métaphoriquement.

L’ancien boucher est-il pour autant aussi imperméable aux fausses nouvelles qu’il le laisse entendre ? «Si vous étiez en ligne, et que vous tombiez sur un article du média France Soir, vous le jugeriez fiable ?», questionne Boomer. «Il faudrait d’abord que je lise, mais j’aurais tendance à penser que venant d’un grand quotidien français, l’information y serait sûre , répond le retraité. Raté pour cette fois. Le quotidien fondé par Pierre Lazareff, autrefois titre phare de la presse française au côté du Monde ou du Figaro, n’est plus que l’ombre d’elle même, un «site complotiste», comme l’explique Le Parisien dans un article fouillé. «Maintenant que vous le faites remarquer, j’accorde peut-être trop ma confiance à ce qui se présente comme du journalisme», admet, beau joueur, Jacky. 

28% des 18-24 ans adhèrent à des théories du complot

D’après un sondage IFOP pour la fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch rendu public en 2019 par Franceinfo, 45% des jeunes de 18 à 24 ans s’informent en priorité sur les réseaux sociaux et sur Internet, contre seulement 16% des 65 ans et plus qui, eux, privilégient la télévision et la radio. Selon une autre enquête de l’institut de sondage, «les moins de 35 ans, les moins diplômés et les catégories sociales les plus défavorisées seraient les plus perméables aux théories du complot : 28 % des 18-24 ans adhèrent à 5 théories ou plus, contre seulement 9 % des 65 ans et plus.» 

Lucie, en terminale à Rueil-Malmaison, reconnaît qu’elle s’intéresse assez peu à l’actualité et s’informe principalement sur Instagram, ou encore Snapchat. «La plupart du temps, on identifie assez facilement les fake, mais il y a quand même d’autres personnes qui se font avoir même si elles sont minoritaires. Quand j’étais en seconde, une fille de ma classe était persuadée que la terre était plate, elle le croit encore.» Pour Victor, ce n’est toutefois pas une question d’âge. «Je fréquente très peu les sites d’information traditionnels, reconnaît-il, mais sur les réseaux sociaux je privilégie les sources sûres, et j’ai conscience que tout n’y est pas vrai», ajoute l’étudiant en 1ère année de sciences politiques à l’université de Nanterre. «Ce serait plutôt aux personnes plus âgées de faire attention à ce qu’elles partagent sur les réseaux sociaux», fait-il remarquer.

Les personnes âgées partagent 7 fois plus de fausses informations

En 2019, la revue Science Advances publié une étude dans laquelle ses auteurs se sont intéressés à la propagation des fausses informations pendant l’élection présidentielle américaine de 2016. Un point intéressant en ressort : les personnes de plus de 65 ans ont partagé sept fois plus de fausses nouvelles que les 18-29 ans. «L’âge ou les diplômes importent finalement assez peu, c’est l’usage et la manière de s’informer qui sont déterminants», décrypte Rudy Reichstadt, co-fondateur de Conspiracy Watch. «Nous observons tous les jours des personnes du 3e âge qui partagent absolument n’importe quoi, et sans doute bien plus que des personnes nées avec Internet, mais la part des personnes âgées qui s’informe sur les réseaux sociaux reste minoritaire», détaille-t-il. 

«Personne sur Internet, comme sur les réseaux sociaux, n’est imperméable à la désinformation». Pour Caroline Faillet, co-fondatrice de Bolero, un cabinet d’étude sur l’influence d’Internet sur le comportement du public, et auteure de Décoder l’Info (Babelio, 2018), la désinformation s’adapte sans problèmes aux usages des utilisateurs et à leurs motivations psychologiques. «Les fausses informations qui cherchent à générer du like, ou à créer le buzz sont en général plus populaires chez les jeunes, analyse-t-elle. Chez les seniors, c’est la peur qui jouera un rôle important dans leur manière de diffuser l’information, on en voit ainsi diffuser de fausses informations sur le Covid-19 ou encore sur la situation dans les Ehpad.»

 

L’éducation aux médias, un travail essentiel

«La différence entre les moins de 25 ans et le reste de la population, c’est que leur réseau d’information est à 100% numérique et qu’ils sont par conséquent bien plus confrontés à la désinformation », analyse Thomas Huchon. Pour le journaliste et documentariste spécialiste des fake news et des théories conspirationnistes, les jeunes, au regard de leur exposition aux fausses informations, n’y seraient pas aussi perméables que l’on aimerait le penser. «Si on ne fait toutefois rien pour les aider à développer leur esprit critique, à ce moment-là, ils deviendront des croyants, et plus des rationnels», ajoute le journaliste. 

Depuis quelques années, «presque par militantisme», Thomas Huchon intervient dans des classes de collèges et lycées en partenariat avec des enseignants afin d’y faire de l’éducation aux médias et de la sensibilisation aux fake news«Je commence par leur montrer une vidéo complotiste montée par mes soins, puis je leur demande d’y réagir, de me dire s’ils y croient ou pas, relate-t-il. Ensuite, je leur révèle que tout est faux et les invite à créer leurs propres théories pour qu’ils puissent analyser la manière dont elles sont construites.» Pour lui, il est primordial que la jeunesse réalise que les réseaux sociaux basent leur rapport à l’information sur l’émotion de ses utilisateurs. Un «j’aime», un «rire», ou une «larme», n’ont pour but que de leur faire perdre du temps sur leur plateformes et de penser à travers leurs émotions et non leur raison. Le journaliste, qui souligne qu’il ne pourrait pas faire ces interventions sans les professeurs, aimerait que le gouvernement en fasse plus sur la sensibilisation aux dangers de la désinformation : «Si les institutions faisaient ce qu’il faut, je n’aurais pas eu à faire 145 interventions auprès des élèves».

Tom Hollmann

«Sauver les vieux, au prix de certains jeunes », deux générations dos-à-dos face à la crise sanitaire ?

Acceptation des mesures, empathie et reconnaissance de la souffrance de l’autre… Le Covid-19 a-t-il vraiment dégradé les rapports entre les générations ?

«Les baby-boomers ont attendu les suicides pour prendre conscience de nous», lâche Aurore, étudiante en troisième année de sciences humaines à Grenoble. Comme des milliers d’étudiants partout en France, la jeune femme est descendue dans la rue ce mardi 26 janvier pour réclamer la réouverture des facultés et crier son mal-être face aux restrictions sanitaires. Dans les rangs du cortège de manifestants grenoblois comme dans les débats médiatiques, des tensions intergénérationnelles commencent à se faire sentir.

Il y aurait d’un côté une jeunesse rendue dépressive et suicidaire par la distanciation sociale. De l’autre, des seniors parfois culpabilisateurs car vulnérables face au Covid-19. Et entre les deux, un fossé générationnel qui se creuserait à mesure que la crise divise. « Vies prolongées contre vies gâchées : le vrai dilemme de la lutte anti-Covid » résumait un philosophe, Gaspard Koenig, dans les colonnes des Echos le 20 janvier. La crise sanitaire est-elle en train de mettre dos-à-dos grands-parents et petits-enfants ?

Entre deux slogans lancés au porte-voix par un militant tout juste majeur, Clem, une autre Grenobloise en deuxième année d’info-communication renchérit : «Mes grands-parents me voient parfois comme une fêtarde irresponsable depuis les rassemblements de cet été sur le canal Saint-Martin à Paris.» Pour son groupe d’amis présent dans le cortège étudiant, les plus âgés succombent vite aux stéréotypes et ne semblent pas enclin à reconnaître la souffrance de la jeunesse, privées d’interactions sociales depuis plus d’un an. 

Principal indicateur de l’empathie avec les 18-25 ans au temps du Covid-19, le sentiment que la jeunesse actuelle est une «génération sacrifiée» décroît avec l’âge, selon un sondage Odoxa pour Le Figaro et France Info rendu public le 19 janvier. Les plus de 65 ans considèrent en majorité que leur jeunesse à eux, dans les années 1960- 1970, a été plus dure. Ce déficit d’empathie, marqué chez les aînés, génère parfois des tensions, certains jeunes estimant que leurs «efforts» bénéficient avant toute chose aux générations les plus anciennes. 

Des frictions sur les questions émotionnelles

William, 23 ans, se fraye un chemin entre les pancartes « Génération sacrifiée ». Là, des hommages sur carton aux jeunes qui ont mis fin à leurs jours ces dernières semaines. L’étudiant en sciences politiques manifeste car il se sent mal dans sa peau.  Une détresse que ses grands-parents ont du mal à comprendre. À Noël, ils lui demandent pourquoi il tient tant à reprendre physiquement les cours. La question heurte le jeune homme : « On a besoin de vivre autant que nos aînés ont besoin d’être protégés face au virus », s’indigne l’étudiant, les yeux noircis par les cernes. La fatigue, l’émotion aussi. Il confie sentir une forme de rancœur monter en lui : «Les vieux doivent mieux prendre en compte la détresse psychologique des jeunes, souffle-t-il. Il n’y a pas que le virus qui fait des dégâts.»

Parmi les manifestants, on s’interroge sur la perception que chaque génération à de l’autre. La « génération déprimée » de Ninon, 18 ans sera -t-elle moins biens lotie que celle de ses grand-parents, à cause de la crise du Covid-19 ? Photo Antoine Beau.

La pandémie alimente des frictions au sujet de la détresse émotionnelle des uns et des autres. «Les plus de 65 ans ont globalement du mal à se représenter l’impact de la distanciation sociale sur les jeunes», souligne le sociologue Xavier Briffault, à l’origine de Covadapte, un programme de recherche du CNRS sur la santé mentale pendant la crise sanitaire. «La génération des baby-boomers (les plus de 65 ans) comprend très mal les souffrances psychologiques. Pendant les trente glorieuses peu d’importance était donné à notre état mental. C’est seulement dans les années 1990, avec la tertiarisation et l’amélioration des conditions de vie physiques, qu’on a mis l’accent sur les capacités cognitives et émotionnelles», détaille le directeur de recherche.

Le Covid-19 et la détresse psychologique mettent en danger immédiat les plus de 65 ans mais aussi les 18-25 ans, alerte le chercheur. Ce n’est pas le cas pour d’autres clivages générationnels plus diffus comme la répartition des retraites ou la crise écologique. « C’est la première fois qu’une telle polarisation se produit : sauver les vieux, au prix de certains jeunes », explique-t-il.  Il est encore trop tôt pour établir si le manque de lien social et les problèmes économiques que la France traverse aujourd’hui peuvent avoir un effet à long terme sur les rapports intergénérationnels. En revanche, la question stimule les sociologues.

Des différends mais pas de fracture

S’il est possible de voir dans l’acceptation des mesures des différends entre les générations, Emmanuel Rivière, directeur général de l’institut de sondage Kantar Public ne voit pas non plus de fracture. «Un conflit de génération ? C’est forcer le trait», nuance-t-il. Une majorité de jeunes pense que les restrictions sont trop importantes, mais la plupart des 18-25 ans consent à ces privations. 73% des jeunes sont d’accord avec l’affirmation : «Il faut parfois accepter de réduire nos libertés, parce que la priorité c’est de se protéger contre la maladie », selon un sondage Elabe publié le 10 décembre. «Les jeunes intègrent aussi l’enjeu de protection des autres, de leurs proches plus âgés, explique l’analyste. Ils ne sont pas unanimes à penser que ces mesures sont exagérées ou inappropriées.»

Si des frictions existent bel et bien, c’est aussi en temps de crise que des solidarités se créent. Pendant le confinement, des jeunes ont proposé leurs services pour que les plus âgés n’aient pas à sortir de chez eux. En retour, les plus âgés donnent également de leur temps. «Notre société tient à travers des actes de bénévolats qui rapprochent les deux générations», explique le sociologue Serge Guérin.

Pourquoi alors la question générationnelle est-elle aussi présente dans les esprits et dans les récits médiatiques et politiques ? Jusqu’ici la plupart des grandes épidémies étaient repoussées aux marges de nos sociétés, même lorsqu’elles touchaient l’occident : «Lorsque le VIH a frappé, on a considéré que cette maladie était réservée à ceux qui étaient différents des normes en vigueur, illustre le chercheur Yannick Jaffre. Les homosexuels, les populations qui privilégient les partenaires multiples.»

Une maladie de la relation

Impossible de repousser le Covid-19, il s’invite dans les familles et questionne nos interactions: «C’est une maladie de la relation», synthétise le chercheur, membre de l’Académie des sciences. La crise du Covid-19 inonde notre quotidien de données exactes sur les différences générationnelles. «C’est la première fois qu’on a un outil aussi massif sur les pratiques de chaque génération. L’épidémie nous donne un miroir de nos sociétés tous les soirs», s’avance-t-il.

Si la pandémie ne provoque pas de rupture générationnelle, elle impose constamment des bricolages, des rapports renégociés. Chez Eva, une étudiante de 23 ans, une dispute éclate à Noël. Elle reproche elle aussi à son grand-père de ne pas penser à sa situation. Lui ne veut rien entendre, pétrifié à l’idée d’être contaminé par le coronavirus. Les deux sont restés en froid jusqu’à la fin du mois de janvier. Avec les manifestations et les témoignages à la télévision, le grand-père réalise que les jeunes sont en détresse, appelle sa petite-fille et s’excuse, ce qu’il ne fait jamais d’ordinaire. Depuis, ils se sont réconciliés. 

Le Covid-19 met en lumière les rapports entre les catégories d’âge. Bien qu’exacerbée par la gravité de la situation, l’idée de génération sacrifiée n’est pas nouvelle. Le rappeur Rohff en avait même fait un hymne déjà dans un de ses albums, sorti en 1999. Ces querelles soulèvent de vraies questions éthiques. Et si les décisions que l’on prenait maintenant condamnaient une génération à vivre moins bien que celle d’avant ? Cette fois-ci les jeunes sont confrontés à une superposition de menaces d’une ampleur inédite. Chômage, dépression, sociétés en crise et catastrophes écologiques. Certains comme le philosophe Axel Gosseries militent pour la création d’un outil qui mesurerait la «justice intergénérationnelle», de la même manière qu’on établit des scénarios sur le climat ou la diffusion d’une épidémie. De quoi trancher cette question qui anime les plus connectés. Selon l’analyse Odoxa du 19 janvier, sur les réseaux sociaux «fossé» est un des mots que les jeunes emploient le plus, avec le hashtag #Covid-19 .

Antoine Beau

Climat : Pour la génération Z, les « boomers » auraient pu mieux faire

Une partie de la jeunesse est déçue par ses ainés de ne pas avoir réagi suffisamment tôt pour combattre les dérèglements climatiques induits par l’activité humaine. Mais les moins de 25 ans préfèrent souvent alerter sur l’urgence plutôt que perdre du temps à blâmer les anciens.

Tout est parti d’une expression lancée à la volée. Internet en a fait un phénomène de société. L’histoire commence le 5 novembre 2019. Chloé Swarbrick, une députée néo-zélandaise de 25 ans à l’époque, est interrompue par un de ses collègues plus âgé lors d’un discours au parlement sur le climat. Sa réaction a été cinglante. « Ok boomer ! » avait-elle lancé pour faire taire son détracteur, climatosceptique.

La locution est ensuite devenue virale sur les réseaux sociaux, déclinée en «mème» — ces images reprises et détournées en masse sur internet — pour critiquer la condescendance des «baby-boomers», nés entre 1946 et 1964. Elle est aujourd’hui vécue comme une insulte par une partie de ceux-ci, devenus séniors.

Avec cette expression, les jeunes, en particulier ceux de 15 à 25 ans, se targuent d’avoir trouvé une manière «polie» de dire à leurs parents et grand-parents qui leur font la morale qu’ils «feraient mieux de se taire». Une génération qui a connu la paix, la prospérité, le plein-emploi et la croyance dans le progrès qui semblait infini au temps des Trente Glorieuses. Et qui laisse un monde pourri, saigné par les catastrophes naturelles et les bouleversements politiques, et peu d’espoir pour la suite, les changements climatiques devenu indéniables, à ses enfants et ses petits-enfants.

L’expression « Ok boomer » est aujourd’hui considérée comme une insulte par une partie des séniors.

Une génération bénie face à une génération sacrifiée. Les seconds devant, tant bien que mal, rattraper les erreurs commises par les premiers. La principale : l’inaction face au dérèglement climatique. Certes une partie de la jeunesse est vraiment déçue par ses ainés. Mais elle préfère alerter sur l’urgence d’agir plutôt que blâmer les anciens.

C’est en tout cas le constat des plus jeunes. « Nos parents et nos grands-parents n’ont pas suffisamment fait pour préserver la planète alors qu’eux-mêmes ont été témoins de changements climatiques, regrette Héloïse, une collégienne de 14 ans. Ils auraient évidemment pu mieux faire avant. Il va donc falloir avancer plus vite, même à l’échelle individuelle, ajoute-t-elle, optimiste. Nous sommes une génération très impliquée. Je crois en nous et en notre pouvoir ».

Pour ce faire, du collège aux bancs de la fac, les jeunes s’organisent. « Youth for Climate » (La jeunesse pour le climat) a été créé en janvier 2019. Le mouvement s’inscrit dans l’initiative « Fridays for future », une grève étudiante et scolaire pour dénoncer l’inaction climatique, initiée par la militante écologiste Greta Thunberg. Ses quelque dizaines de milliers de membres répartis dans 130 pôles locaux dans toute la France se retrouvent autour de l’anti-consumérisme et de l’action non-violente.

Dans tout le pays, des manifestations pour le climat attirent des foules jamais vues. Et les jeunes y sont majoritaires. Lors de la mobilisation du 13 octobre 2018, 54 % des participants avaient moins de 34 ans, selon une étude de Quantité critique, un collectif de chercheurs créé en 2018 par Yann Le Lann, maître de conférence en sociologie à Lille.

 «On s’est beaucoup intéressé aux manifestations des jeunes pour le climat sous l’angle de la fracture générationnelle, mais elle est, en fait, peu présente, expliquait Yann Le Lann dans les colonnes du journal Libération. Le mouvement climat est moins sectorisé par génération qu’idéologiquement et socialement.» Selon l’étude de Quantité critique, le 13 octobre 2018 les manifestants étaient à 60 % ont au moins diplômés d’un Bac+5 et issus des catégories socio-économiques supérieures (40 % de CSP+, cadres et professions intellectuelles supérieures, contre seulement 8 % d’employés).

De nombreux jeunes étaient présent à la manifestation « contre la réintoxication du monde » organisée à Saint-Ouen, le 17 novembre 2020. © IB

La mobilisation des jeunes regroupe beaucoup de monde dans les marches. Mais «elle n’a pas réussi jusqu’à présent à constituer une forme de diversification sociale ou même idéologique, avance le chercheur. C’est pour cela que nous ne parlons pas d’un mouvement de jeunesse mais d’un mouvement qui mobilise le salariat qualifié et ses enfants.»

Olivia, une lycéenne aux cheveux blond platine, est l’une de ces enfants. « Autour de moi, on est énervé contre les plus vieux. Et nous avons raison de l’être. Non seulement nous sommes énervés contre ceux qui n’ont pas agi avant, mais nous sommes surtout en colère contre ceux qui ne font rien maintenant, abonde cette militante écologiste de 17 ans. Mais aujourd’hui, la question n’est pas d’être en colère ou pas, c’est d’être effrayé ou pas concernant les catastrophes à venir.»

Pour elle, les «boomers» n’auront pas à subir les conséquences de leurs «actes». Et c’est pourquoi ils n’agissent pas, ou pas assez. «Nous, nous sommes nés avec des problèmes respiratoires dus à la pollution, on rate des jours d’école pour militer contre l’artificialisation des sols, le diktat de la fast fashion, la viande à tous les repas.»

La fin de leur monde

Pourtant, comme le rappelle Olivia, les baby-boomer connaissaient les dangers que pouvaient faire peser le modèle consumériste sur la planète. Les travaux du Club de Rome (association internationale fondée en 1968 pour réfléchir aux grands enjeux du monde) et du chercheur Dennis Meadows en 1972 ont largement documenté les conséquences probables et directes d’une croissance économique et démographique incontrôlée. Épuisement des ressources naturelles non renouvelables, dégradation de l’environnement, persistance de la malnutrition mondiale…

C’est souvent quand ils sont au bord du précipice que les décideurs politiques réagissent. En prenant des mesures drastiques et contraignantes. Cela a été observé lors de la crise sanitaire avec l’installation d’un confinement et d’un protocole sanitaire stricte. Mais les gouvernements ont encore du mal à se projeter et à voir la menace que ferait peser les dérèglements climatiques sur le vivant.

Olivia pointe le manque d’actions politique concrètes. La première version du projet de loi climat, présenté en conseil des ministres le 10 février prochain, a été critiqué pour son manque d’ambition. Découlant des travaux de la Convention citoyenne pour le climat (CCC), il est censé incarner l’ambition climatique de l’exécutif.

«Les séniors ont pris conscience que c’était aussi la fin de leur monde, pointe Cyrille Cormier ingénieur, expert indépendant et auteur de «Climat, la démission permanent» (2020). La question centrale est celle du changement de maître, c’est-à-dire de savoir qui chez les prochaines générations sera en mesure de prendre les bonnes décisions.»

Ismaël Bine

« Dieu est plus présent dans ma vie », portrait des jeunes plus croyants que leurs aînés

Alors que toujours plus de Français se déclarent athées — 31% en 2019, selon la dernière étude de l’Observatoire de la laïcité — des jeunes retrouvent le chemin de la religion en adoptant des pratiques parfois plus prononcées que celles de leurs grands-parents. Portrait du renouveau religieux en France.

Le mercredi est une journée classique pour tous ces camarades de fac. Malgré la situation sanitaire et les règles sanitaires, entre midi et deux, ils se retrouvent pour déjeuner chez les uns ou chez les autres. Claire, elle, n’y sera pas. Elle profite de la pause du déjeuner pour se rendre à la messe à côté de chez elle. «Une habitude» qu’elle a prise depuis deux ans. Contrairement à ses parents et grands-parents qui n’y vont qu’une à deux fois par an, «pour Noël et pour Pâques», Claire s’y rend plusieurs fois par semaine car c’est pour elle «un vrai lieu de ressourcement». Ce sont des amis, lors de « vacances entre potes», qui ont rapproché l’étudiante en école d’ingénieurs âgée de 19 ans, de la foi catholique. «J’ai été baptisée puis j’ai fait ma première communion», se souvient-elle. Enfants, ils allaient à la messe «de temps en temps» mais c’était «plus par tradition». Ses amis, tous membres de groupes scouts ou d’aumônerie, lui ont «montré l’importance de vivre pleinement sa foi». La jeune fille s’est laissée guider et elle les a rejoints. Un changement qui n’a pas plu à toute sa famille.

Tension, incompréhension, réconciliation

Dès que Claire a essayé de parler de ses nouveaux choix de vie, ses parents et son frère n’ont pas compris. «Ils se sont braqués, comme si c’était grave ce que je faisais, ajoute-t-elle, déçue. Ma mère m’a même dit que mes amis m’avaient entraînée dans une secte.» Un soir, à table, la discussion autour de sa conversion a été lancée «et s’est mal finie». Son frère et sa soeur lui ont d’abord posé beaucoup questions «sur pourquoi ci et pourquoi ça», avant que leur père ne renchérisse, doutant même de «l’intelligence» de sa fille, «nécessaire pour ne pas tomber dans de telles absurdités». Ce fut l’attaque de trop pour Claire qui a quitté la table. «Je n’en pouvais plus, c’était comme ça tous les jours, tout était bon à être critiqué, ce sont mes choix, pas les leurs».

Pour Abdel aussi, la confrontation fut rude avec ses parents. Fils unique, ce jeune homme de 22 ans a décidé de «vivre plus rigoureusement l’islam». Comme Claire, ce sont ses parents qui lui ont transmis les rites et traditions de cette religion qui les avaient eux-mêmes bercés enfants. Amina et Hazem ont tous les deux grandi dans une famille musulmane, d’origine algérienne. «On s’est marié selon la tradition mais sans excès et nos enfants n’ont pas été éduqués dedans», expliquent-ils. Face à la nouvelle ferveur de leur fils, ils «n’y ont pas cru au début». «Pour nous c’était juste une lubie, un besoin d’identité qu’il partageait avec ses amis à l’école, ça allait lui passer», raconte Hazem. Mais le jeune homme ne désespère pas. Il décide de suivre des cours d’arabe, s’attèle aux cinq prières quotidiennes puis durcit la rigueur de son ramadan. «Je m’en foutais de ce que disaient mes parents. J’avais juste peur qu’ils me prennent pour un intégriste». Un mot qu’Abdel refuse d’être accolé à son nom ou celui de ses amis. «Ce n’est pas parce que nous croyons en Allah que nous sommes djihadistes. S’ils sont incapables de croire, eh bien tant pis», soupire-t-il, en colère. A-t-il hésité à leur dire ? Oui, mais il estime « ne pas à avoir honte de ce (qu’il était) devenu». Au bout d’un an de disputes devenues presque quotidiennes, la famille a cessé de combattre le choix de leur fils. «On ne veut pas le perdre à cause de tout ça, ce sont ses choix après tout, tempère Amina, tant qu’il veut bien nous voir, on l’aimera toujours.» Abdel lui, évite de venir les jours de fête ou pendant le ramadan. Il préfère d’ailleurs les vivre avec d’autres membres de la communauté musulmane, «des gens qui vont partager ses valeurs et ses choix».

Moins nombreux mais plus fervents

Les jeunes à adopter une religion sont moins nombreux que leurs aînés mais plus fervents. Un constat réalisé par l’Observatoire de la laïcité dans leur dernière enquête de février 2019. Le sociologue Philippe Portier analyse une polarisation de la société française : « Une partie croissante de la population s’éloigne du religieux, quand l’autre, au contraire, réactive ses appartenances ». Les familles de Claire et d’Abdel en sont des exemples mais ne sont pas des cas isolés. Plus d’un tiers des quatre millions de musulmans déclarent être pratiquants. Chez les catholiques, sur les 20 millions de Français qui se sentent liés à l’Eglise, ils sont 10% (2 millions) à aller une fois à la messe par semaine. «Mais ceux qui sont là, présents, le sont vraiment», veut croire un prêtre parisien. Amina et Hazem partagent aussi cette observation. «On avait la foi car à notre époque tout le monde l’avait. Mais c’est vrai que notre fils a un plus grand suivi de ce que demande l’islam», ajoute Hazem.

À quoi le regain religieux est-il dû ? Pour les sociologues, les causes sont multiples. Non seulement les religions dites «étrangères» (hors chrétienté et judaïsme) se multiplient en France à l’instar de l’islam et du bouddhisme, mais l’Observatoire de la laïcité note un étalage plus important des réactions religieuses sur de nombreux sujets d’actualité. Enfin, la religion possède «un aspect sécurisant face aux incertitudes de demain», un élément qui attire particulièrement les jeunes en plus de la force d’un sentiment d’appartenance à une communauté. Un regain du religieux à tempérer selon cette commission gouvernementale, qui conclue non pas à un « retour du religieux », mais davantage à « un recours au religieux » particulièrement fort en période de troubles.

Marie-Liévine Michalik

Nos Daron.ne.s, “une histoire française”

En Seine-Saint-Denis, l’association Ghett’up publie tout le mois de janvier plusieurs épisodes de Nos daron.ne.s, où dialoguent des parents immigrés avec leurs enfants pour balayer les idées préconçues d’une génération à une autre.

Avec Nos Daron.nes., Ghett’up veut faire témoigner les parents immigrés dont la parole a trop souvent été passée sous silence dans les récits sur l’immigration en France. L’association désire aussi briser le tabou de la transmission et aider les jeunes à se réapproprier cette part de l’histoire pour mieux se construire. Pour Boomer, Ihsane Jamaleddine, chargée de ce projet, nous raconte la naissance de cette web-série documentaire à suivre sur les réseaux sociaux.

Boomer : Vous avez fait le choix de faire dialoguer primo-arrivants et enfants, à contre-courant d’ « un choc intergénérationnel ». Quel état des lieux vous a poussé à porter cette initiative ?

Ihsane : La genèse du projet vient d’un constat simple. Les récits n’étaient pas transmis par ceux qui les ont vécus, les immigrés de la première génération. On a voulu leur donner la parole pour avoir leurs mots, leurs expériences et découvrir un peu plus cette intimité, souvent difficile à percer. Aussi, on a remarqué une absence de dialogues entre les enfants et les parents, marqués par la honte de leur immigration ; ce n’était pas forcément une fierté pour eux de quitter un pays pour un autre. Sur la base de cet état des lieux, nos daron.ne.s étaient l’occasion de tisser ce lien important, source de fierté et de transmission légitime.

Boomer : Quand certains appellent à rompre avec le passé, vous parlez de ce besoin « salvateur » d’être des héritiers. Pour quelle(s) raison(s) ?

Ihsane : L’épopée de nos parents est une histoire française. Il faut sans cesse le rappeler et en être fiers. Accepter leur témoignage permet de se construire et de comprendre qui nous sommes réellement. Avant ce projet, je n’avais que quelques bribes de l’histoire de mes parents et je m’en contentais. Puis j’ai décidé de me poser avec eux pour en savoir plus sur leur histoire ; c’est beaucoup plus clair et sensé dans ma tête. Ça m’a permis de mesurer avec plus de précision leur apport.

Boomer : Vous avez aussi mis le doigt sur un tabou, « le poids de l’exil », souvent passé sous silence par la première génération. Pourquoi était-ce important de lever le voile sur ce sujet ?

Ihsane : Il y a une vision très monolithique de l’immigration, enfermée dans une vision économique alors qu’elle recouvre d’autres aspects comme le rappelle notre marraine et historienne Naïma Yahi. Dans le premier épisode, Dany a quitté son pays natal, le Cambodge, pour fuir la guerre. On a aussi pu échanger avec Ahmed qui est venu d’Irak à l’époque pour faire des études d’architecte. C’est important de leur donner leur place et de saluer tous les efforts de reconstruction dans un pays où ils n’avaient plus aucun repère. Avec nos daron.ne.s, nous voulons faire prendre conscience aux enfants de toute cette abnégation pour nous accorder un meilleur avenir. On veut aussi donner aux parents immigrés une image plus juste qu’ils n’ont d’eux-mêmes et qu’il n’y a rien de honteux dans leur parcours. Bien au contraire.

Boomer : Qu’espérez-vous comme suite pour nos daron.ne.s ?

Ihsane : On aimerait bien en faire un documentaire et le diffuser à la télévision. On a un projet de rencontrer des collégiens et des lycéens pour échanger sur les cultures et l’importance d’en savoir plus sur l’histoire de l’immigration de leurs parents ou grands-parents. 

Propos recueillis par Yassine Bnou Marzouk

Grands-parents et petits-enfants : ils se sont confinés ensemble

TÉMOIGNAGES – Alors qu’un reconfinement se profile, les souvenirs du second confinement reviennent. Au mois de novembre dernier, Louise, Agathe et Pierre sont partis de Paris pour rejoindre leurs grands-parents et vivre autrement ce confinement. Entre rires, incompréhensions et longues discussions sur la vie et la mort, récit de 50 jours de cohabitation entre deux générations.

À quelques jours de l’annonce du deuxième confinement au mois d’octobre dernier, Pierre a du faire face à un dilemme. Rester à l’étroit dans son 13m2 dans le XIVème arrondissement de Paris ou partir en Lozère, chez ses grands-parents maternels ? «J’ai fait trois fois le tour de mon appartement, j’ai imaginé ce que je pourrais y faire et je me suis décidé à partir», raconte l’étudiant parisien aujourd’hui en riant. Ayant tous ses cours en distanciel, ce jeune de vingt ans pouvait « théoriquement aller partout en France » mais les choix ont vite été limités et la décision prise.

Hors de question pour ce fils unique de retenter l’expérience du premier confinement en tête à tête avec ses parents dans un appartement en banlieue parisienne. «J’avais besoin d’air, de voir autre chose, de plus d’espace et de solitude». Le 30 octobre, au matin, Pierre fait donc sa valise pour Mende, ville de 12.000 habitants « et pourtant capitale de la région », ironise-t-il. Sur le quai l’attendaient Catherine et Jacques, tous les deux âgés de 73 ans. « On était si contents qu’il vienne nous voir, passer du temps avec nous », se remémorent encore ravis les deux septuagénaires. Ils avaient tout préparé. « Une chambre pour qu’il travaille », « un lit douillet pour qu’il dorme bien », Pierre était attendu comme un prince. Un enthousiasme que le jeune homme a mis du temps à partager. Après avoir longtemps hésité, il s’est finalement décidé « car c’était la meilleure solution» et « une autre forme d’aventure».

Louise a elle aussi longtemps tergiversé. « C’était risqué », confie-t-elle. Habituée à vivre toute seule, elle appréhendait l’idée de partager son quotidien avec Joëlle et Jean dans la Creuse. « On s’aime beaucoup mais ce n’est pas pareil de se voir à Noël que de vivre ensemble 5 semaines. » En télétravail, la jeune femme de 26 ans a installé son bureau au dernier étage de la maison de ses grands-parents. Finis la vue sur les tours de La Défense ou les toits grisâtres de Paris, bonjour la verdure et les vaches au loin. « Le cadre est incroyable, ça n’a rien à voir avec mon quotidien particulièrement morose quand on est confiné ». Louise a vécu le premier confinement de mars dans son appartement parisien. Elle refuse de revivre la même expérience au mois d’octobre. Non pas que la solitude l’ait dérangée mais « une angoisse permanente », et un « profond sentiment d’être à l’étroit ». Cette fois-ci, elle a choisi l’opposé. De l’espace, de la verdure, du grand air mais aussi des repas, discussions et soirées partagées avec « Papi et Mamie J », les « GI » comme elle aime les appeler. Eux étaient « contents » mais « un peu anxieux ». Les longues heures confinées inquiétaient les grands-parents : « on avait peur de ne pas arriver à s’occuper », confie Jean. Sa petite-fille, il la « connaît bien » mais « il n’en savait pas assez sur son quotidien, sur ce qu’elle aimait vraiment faire ».

Régimes alimentaires et opinions politiques, sources de discorde

Jeux de cartes ou de dames, longues discussions autour d’une tisane verveine menthe, jardinage, cuisine, ménage, bricolage : les occupations pendant 50 jours ne manquaient pas. Pour Germaine qui a accueilli sa petite fille Agathe dans le Loiret, les idées d’activités ont fusé dès qu’elle a annoncé qu’elle la rejoignait. Contrairement à ses amies, la sexagénaire a vu le mois de novembre comme une possible multiplication des activités. « Elles avaient toutes peur de s’ennuyer, pour moi c’étaient comme des grandes vacances », se souvient la senior. Finie la solitude et les soirées devant les téléfilms, Germaine, veuve depuis quatre ans, a vu son quotidien soudainement bien occupé. Agathe est devenue sa meilleure partenaire de jeu « même si elle ne connaissait pas toutes les règles ». La jeune fille s’est pliée à ces nouvelles occupations même si « ce n’était pas tout à fait ce qu’elle avait prévu ». Dans son programme, pas de parties de cartes ou de Uno mais des films, des séries et des bouquins. « Je me suis adaptée, c’était super sympa, note-t-elle, même si sur d’autres choses nous n’étions pas d’accord ».

La liste est longue, à commencer par la nourriture. Agathe est végétarienne, Germaine, grande amatrice de viande. Difficile pour la grand-mère de « régaler sa petite-fille » dans ces conditions. Alors, elle a essayé « au moins pour lui faire goûter ». Premier soir, sur la table, une andouille accompagnée de petites pommes de terre l’attendait, un classique de la région, « indispensable quand on vient ici », ajoute Germaine. Un festin pas aux goûts d’Agathe. La scène s’est donc répété à chaque tablée du déjeuner voire du dîner. La jeune fille s’est rapidement sentie « enfermée comme dans un abattoir » même si elle concède qu’elle exagère « un peu ». Une prison dont la seule clé était le dialogue. Alors, au bout de quatre jours, l’étudiante a pris son courage à deux mains et à mis les pieds dans le plat : « je lui ai dit que j’étais mal de manger autant de viande et si peu de légumes ». Germaine l’a bien pris même si elle n’a pas compris « son désaveu de bêtes, élevées dans de bonnes conditions par des fermiers responsables ». Pour se faire pardonner, Agathe a proposé de faire la cuisine tous les soirs, lui faire découvrir de nouveaux légumes et de nouvelles saveurs. Un compromis qui a ravi les papilles des deux « colocs de quarante jours », une occasion de partager sans trop se prendre le choux.

Apprendre des expériences des uns et des autres même s’ils ne partagent pas les mêmes opinions. « Mes grands-parents votent à droite, détestent le gouvernement et frôlent le complotisme, raille Louise, l’opposé de ce que je pense ». Les débats ont donc été animés. Masques, confinement, vaccins, restaurants, poids économique, les sujets n’ont pas manqué. À cela se sont ajoutés les sujets bioéthique, pilule, éducation sexuelle et sites de rencontres. « Fatigant parfois », avoue Jean, le grand-père « un peu dépassé par tout ça ». Joëlle a « découvert la vraie vie de sa petite fille, des plaisirs bien différents de sa jeunesse ». Mais tous se sont instruits des instants partagés. Des altercations parfois houleuses qui ont permis d’éviter que le mois de novembre rime davantage avec frénésie qu’avec ennui.

Sont-ils prêts à repartir pour un troisième tour ? C’est un « oui » pour Agathe et Pierre. Louise, elle, est sceptique. « C’était bien, une super occasion pour mieux se connaître » mais si un troisième confinement est annoncé, elle choisira « encore autre chose, pour changer ». Et Germaine, Catherine et Jacques, Joëlle et Jean, les grands-parents « GI » ? « Avec plaisir ! », répondent-ils tous. Pour eux, c’est une occasion de rompre la routine, comprendre cette jeunesse privée de sorties et de plaisirs pour sauver leur santé « à eux, les boomers ».

Marie-Liévine Michalik