PODCAST : MOTS CROISÉS – BAGATELLE #Ep8

À chaque génération, son jargon. Chaque jour, la rédaction de Boomer décrypte pour vous les expressions qui en disent beaucoup sur une époque.

Pour ce huitième épisode, bagatelle. Un mot qui signifie une “chose futile ». Balzac se moque ainsi des coûteuses bagatelles que s’échangent les bourgeoises. Mais c’est aussi un morceau de piano léger et intime. Et bien plus encore. Découvrez tous les sens du mot grâce à la chronique d’Emilie Spertino.

Polaroïd : générations en instantané [Vidéo]

Le Polaroïd n’en finit pas de fasciner petits et grands et est revenu en tête des ventes. Les journalistes de Boomer ont rencontré Philippe, 58 ans, et Louis, 26 ans, qui nous livrent leur rapport à cet appareil mythique.

Un bruit reconnaissable, un cadre blanc mythique. Le Polaroïd est l’un des objets phares, si ce n’est le symbole à lui seul, de la vie des Trente Glorieuses. Popularisé par les photographes de mode en vogue à l’époque, ces appareils photos instantanées ont inondé les pays industrialisés à partir des années 1960. Témoin d’une société qui change, que tout pousse vers l’instantané, l’appareil sort l’image, qui se révèle en quelques dizaines de secondes. Avec la technologie inventée dans les usines de Polaroïd, plus besoin de faire la queue devant les labos pour faire développer ses pellicules. Fini les négatifs, le Polaroïd, des clichés immédiat, faciles à offrir, à trimballer partout. Le Polaroïd devient vite l’accessoire indispensable des grands départs en vacances d’été. “J’avais toujours un Polaroïd sur moi, note Philippe, 58 ans, qui tient une boutique de vente d’appareils d’occasion à Paris, pour l’offrir à quelqu’un. Dans les pays que j’ai visités, la photo, c’était encore quelque chose de rare dans les années 1980”.

Depuis quelques années, la photographie instantanée a fait son grand retour auprès des jeunes. “Le cadeau de Noël idéal quand on n’a pas d’idée”, confirme Louis, 26 ans, récemment diplômé. Disparu à la fin du siècle, le “Pola” n’aura pas survécu à l’arrivée des appareils photos numériques, écrasé par l’invention de la carte mémoire et le passage du tout-analogique à l’ère du digital. Dans les années 2000, la technologie a même failli se perdre totalement. L’entreprise Polaroïd, géant d’hier, a recentré ses activités en 2008 et ne produisait plus ses appareils iconiques. Jusqu’à ce qu’une start-up, The Impossible Projet, relance l’idée de développer des appareils photos comme ceux des années 1960. Le concept a fait son chemin, mais coûte cher, les machines pour produire ayant presque toutes disparues. C’est Fujifilm qui va démocratiser de nouveau le concept, avec ses petits boitiers Instax, à un prix relativement abordable. Un succès commercial inattendu à l’heure des réseaux sociaux et des discussions dématérialisées. Peu importe si la qualité n’y est pas pour cette génération née dans les années 1990-2000 — “la balance des blancs est dégueulasse”, remarque Louis — c’est la patte Polaroïd, et ses couleurs si spéciales qui attire les jeunes comme Louis aujourd’hui. “Ça ressemble à un filtre Instagram. Même si la photo est nulle ou ratée, il reste quelque chose de matériel du moment passé, en soirée ou ailleurs”.

Thomas Guichard

PODCAST : CORRESPONDANCES – L’AMITIÉ #Ep4

Un thème, deux générations, deux regards. Boomer vous embarque dans une discussion croisée au carrefour de deux époques.

Dans ce quatrième épisode de Correspondances, deux regards sur l’amitié. Gaëtan, 23 ans, raconte les amitiés qui se nouent sur internet. Monique, 73 ans, raconte comment elle a érigé “le sens de l’amitié” en une valeur centrale de sa vie. Deux visions bouleversées par la pandémie.

«Même si je cours moins vite, on peut quand même jouer», quand l’amour du ballon rond dépasse les générations

Elles ont entre 51 et 80 ans, elles s’appellent Patricia, Olga, Hélène, Marie-Claire et Sylvie et une passion les réunit : le football. Peu importe l’âge et les capacités sportives, elles veulent montrer aux jeunes qu’on peut jouer à tout âge.

«Quand j’étais petite, mon papa m’avait dit que jouer au foot ce n’est pas pour les filles. Et aujourd’hui, je fais partie d’une équipe», se réjouit Patricia. Cette footballeuse de 51 ans fait partie de l’équipe des Footeuses à tout âge, qui rassemble 17 femmes passionnées du ballon rond. Un amour qui a commencé dès son enfance pour Patricia, «mais elle n’avait pas le droit d’y jouer». Une injustice selon elle, qui s’est vengée en montant, avec des cousines une équipe de 11 joueuses «pour affronter les garçons». Un sentiment d’affranchissement qui restait «un loisir», précise-t-elle. Fouler le terrain des dizaines d’années après et affronter d’autres équipes nationales et internationales a été pour elle comme «une révélation». Pour Patricia, le ballon rond a été un échappatoire, elle qui souffre de dépression, un ode à la liberté, plus efficace que les médicaments.

Patricia, Olga, Hélène, Marie-Claire et Sylvie lors d’un tournoi de football, été 2020.

Envie de revivre

«Toutes les footeuses ont eu des soucis de santé, explique Patricia, mais le foot nous fait énormément de bien.» Être ensemble, partager une même passion, pouvoir se confier… «et avoir des copines», complète-t-elle en riant. «Même si on ne s’est vu qu’une seule fois – c’est comme si on se connaissait depuis toujours.» Depuis mars, la pandémie de Covid-19 a contraint l’équipe à se parler uniquement par Messenger ou WhatsApp. Mais elles nourrissent toutes l’espoir de pouvoir «se retrouver en vrai», «reprendre les entraînements» et «être en forme pour le tournoi en Espagne» au mois de juin prochain. «Ce sera le grand moment de l’année, on va affronter l’équipe américaine et Friedrich Mitchell», se réjouit Patricia. En attendant, son fils l’entraîne. Course, vélo… La footballeuse n’arrête pas. Même si les compétences sportives importent peu et que «le plus important est de s’amuser», Patricia ne veut pas voir perdre son équipe. Alors, comme elles n’habitent pas dans la même ville, tout le monde s’entraîne de son côté.

Maillot et tenue de foot de Patricia qu’elle conserve précieusement.

Drôme, Bretagne, Marseille, Pyrénées-Ortientales, l’équipe est dispersée aux quatre coins de la France. Chacune doit donc trouver les moyens de continuer l’entraînement. Patricia a donc rejoint un club local dans l’Indre, où «elle est la seule grand-mère». Face au ballon, peu importe si ses coéquipiers sont hauts comme trois pommes. Âgés d’une dizaine d’années, ils sont dynamiques et agiles mais Patricia veut croire qu’elle leur apporte ferveur et bonne humeur. «Ils veulent tous jouer avec la mamie foot, témoigne-t-elle attendrie. Je veux leur montrer que même si je ne cours pas très vite, je peux être utile sur un terrain et qu’ensemble on peut s’amuser.» Transmettre sa passion aux jeunes est pour Patricia un vrai plaisir. «Je veux leur dire que le plus important est d’être fairplay, et de garder l’esprit d’équipe.» En cette période troublée où chacun est invité à rester chez soi, la footballeuse veut encourager tout le monde à faire du sport, « ça libère» et «fait tellement de bien».

Marie-Liévine Michalik

POSCAST : CORRESPONDANCES – ÊTRE MAIRE #Ep3

Un thème, deux générations, deux regards. Boomer vous embarque dans une discussion croisée au carrefour de deux époques.

Pour ce troisième épisode de Correspondances, un dialogue entre deux maires. Hugo Biolley, 19 ans, est le plus jeune édile de France. Christian Montin, lui, a 68 ans et porte l’écharpe de maire depuis 1995.

Un podcast d’Alexis Vergereau

Mijo, 75 ans, fan éternelle de Zelda

Cette gameuse du troisième âge est en train de créer des chaînes Youtube et Twitch, disponibles dès le printemps prochain.

Des grand-mères comme Marie-Jo Anduze Faris, on n’en croise pas tous les jours. Cette femme de 75 ans, que les autres gamers appellent Mijo, est devenue accro aux jeux vidéos depuis qu’elle a touché sa première manette en 1992. À l’époque, elle avait offert la Nintendo Super NES à son fils. Quand il est parti en vacances d’hiver et a laissé la console derrière lui, Mijo n’a pas pu résister. «Je me suis retrouvée seule avec la NES et le jeu ‘Zelda : a link to the past’ et j’ai tout de suite eu envie de jouer. J’avais cinquante ans à l’époque», sourit la septuagénaire au visage doux. «J’ai commencé une partie. Je me suis pris un beau Game Over, puis un deuxième et un troisième», se souvient-elle dans un rire, «et à partir de ce moment-là, j’ai su que j’allais continuer à m’entraîner jusqu’à ce que je réussisse tous les niveaux.» 

Difficile de deviner que Mijo est grand-mère au premier regard. Son air serein, légèrement rebelle, sa frange effilée et cendrée lui donnent presque l’air d’une éternelle étudiante. «Je ne m’entends pas avec les gens de mon âge», poursuit Mijo, «mon amie la plus âgée a quarante ans. J’ai plus de choses en commun avec les jeunes d’aujourd’hui qu’avec les vieux rabat-joie», pouffe-t-elle. Son compte Instagram, sur lequel elle poste des photos de ses acteurs sud-coréens et stars de K-POP (pop coréenne ultra-populaire chez les collégiens et lycéens, ndlr) préférées, a déjà plusieurs centaines d’abonnés. «Je me suis fait pleins de potes d’une vingtaine d’années grâce à Instagram. Elles sont indiennes, coréennes, elles viennent du monde entier. Elles m’apportent de la fraîcheur, de l’énergie et moi je les aide même à faire leurs devoirs». 

Dessins animés, K-POP et jeux de société

En ce moment, la gameuse héberge Boris, un jeune Ouzbek venu étudier près de chez elle en Bretagne, dans le Morbihan. «Eh Boris, viens dire bonjour», appelle-t-elle en détournant le visage de l’écran. «Encore un jeune que j’ai initié à Zelda. Je suis sûre qu’il demandera une Switch (console de jeux portable, ndlr) à ses parents pour Noël.» «La Légende de Zelda», c’est un peu l’univers fétiche de Mijo. «Il me passionne car ce jeu est un véritable conte de fées. Le périple du personnage principal Link, qui doit libérer sa princesse du royaume d’Hyrule…c’est une histoire dont n’importe quelle petite fille rêverait d’être l’héroïne.» 

Cette âme d’enfant n’a jamais quitté le corps de Mijo. Depuis son plus jeune âge, la bretonne a toujours été espiègle, curieuse et joueuse. Elle est issue d’une famille bourgeoise et les passe-temps artistiques de ses parents — du tissage à la peinture — l’ont toujours inspirée et ont nourri sa créativité. «Je suis tombée gravement malade et on m’a isolée pendant longtemps quand j’étais enfant», raconte Marie-Jo, «cette solitude à laquelle j’ai été habituée à l’époque m’a appris à faire preuve d’imagination, à me divertir toute seule.» Avant de geeker, cette fan de Zelda passait son temps à sortir avec ses amis, jouer à des jeux de société, à lire et regarder des dessins animés d’Hayao Miyazaki («Le Voyage de Chihiro»). Elle s’est toujours adaptée aux époques qu’elle a traversées, des Trente Glorieuses, aux seventies, mais ne s’est jamais autant épanouie qu’en 2020. «Ce qui importe pour moi, c’est le présent et l’avenir. Je ne me retourne jamais vers le passé», ajoute Mijo. Aujourd’hui, la septuagénaire vit seule, mais cela lui convient parfaitement «je fais ce que je veux quand je veux et personne n’a rien à me dire», opine-t-elle, «on ne s’ennuie jamais avec moi car je sais toujours m’occuper».  

Une manette pour oublier les douleurs

Pour elle, les jeux vidéo sont un nouveau moyen innovant de restaurer un lien intergénérationnel. Atteinte d’une fibromyalgie, responsable de ses douleurs musculaires chroniques depuis des années, Mijo joue pour s’évader, oublier ses maux. «Manette en main, je ne sens plus rien. J’oublie mes douleurs, le temps qui passe. Je suis Link et je pars sauver ma princesse.» Son hobby, elle le recommande aussi aux autres séniors qui souffrent d’isolement et de rhumatismes. Jouer stimule la mémoire, la réactivité, et lui permet également de se rapprocher de son petit fils de douze ans qui vit aux Etats-Unis. «Je n’ai jamais eu grand chose en commun avec lui depuis sa naissance, regrette la gameuse «on n’a jamais eu d’atomes crochus. Puis je lui ai montré mon univers virtuel  et il s’en est passionné. Cela nous a rassemblés. Depuis, il me montre souvent de nouvelles techniques et a beaucoup de choses à m’apprendre». 

Mijo est également ambassadrice de l’association Silver Geeks, qui regroupe des séniors mordus d’e-sport. «J’ai voulu apporter de la diversité à ce collectif. Ils ne faisaient que de la compétition, et je voulais leur prouver que jouer aux jeux vidéos, ce n’est pas seulement affronter les autres, c’est aussi se divertir et se surpasser.» Aujourd’hui, la gameuse est sur le point de créer une émission YouTube pour laquelle elle va tester chaque jour un nouveau jeu et le présenter à sa communauté. «Je vais faire du streaming mais on aura aussi une chaîne Twitch (une plateforme de vidéos en direct, très populaire auprès des jeunes amateurs de jeux vidéos, ndlr). Elles seront probablement prêtes pour avril ou mai cette année.»

Alexandra Marill

PODCAST : MOTS CROISÉS – LA HONDA #Ep7

À chaque génération, son jargon. Chaque jour, la rédaction de Boomer décrypte pour vous les expressions qui en disent beaucoup sur une époque.

Pour ce septième épisode, la honda. Un terme qui désigne “la famille” ou “les amis proches”. Le mot trouve ses racines dans le cinéma. Popularisé par le rappeur Jul, la honda est aujourd’hui très répandu chez les jeunes.

Un podcast d’Hamza Ouarb

«Sauver les vieux, au prix de certains jeunes », deux générations dos-à-dos face à la crise sanitaire ?

Acceptation des mesures, empathie et reconnaissance de la souffrance de l’autre… Le Covid-19 a-t-il vraiment dégradé les rapports entre les générations ?

«Les baby-boomers ont attendu les suicides pour prendre conscience de nous», lâche Aurore, étudiante en troisième année de sciences humaines à Grenoble. Comme des milliers d’étudiants partout en France, la jeune femme est descendue dans la rue ce mardi 26 janvier pour réclamer la réouverture des facultés et crier son mal-être face aux restrictions sanitaires. Dans les rangs du cortège de manifestants grenoblois comme dans les débats médiatiques, des tensions intergénérationnelles commencent à se faire sentir.

Il y aurait d’un côté une jeunesse rendue dépressive et suicidaire par la distanciation sociale. De l’autre, des seniors parfois culpabilisateurs car vulnérables face au Covid-19. Et entre les deux, un fossé générationnel qui se creuserait à mesure que la crise divise. « Vies prolongées contre vies gâchées : le vrai dilemme de la lutte anti-Covid » résumait un philosophe, Gaspard Koenig, dans les colonnes des Echos le 20 janvier. La crise sanitaire est-elle en train de mettre dos-à-dos grands-parents et petits-enfants ?

Entre deux slogans lancés au porte-voix par un militant tout juste majeur, Clem, une autre Grenobloise en deuxième année d’info-communication renchérit : «Mes grands-parents me voient parfois comme une fêtarde irresponsable depuis les rassemblements de cet été sur le canal Saint-Martin à Paris.» Pour son groupe d’amis présent dans le cortège étudiant, les plus âgés succombent vite aux stéréotypes et ne semblent pas enclin à reconnaître la souffrance de la jeunesse, privées d’interactions sociales depuis plus d’un an. 

Principal indicateur de l’empathie avec les 18-25 ans au temps du Covid-19, le sentiment que la jeunesse actuelle est une «génération sacrifiée» décroît avec l’âge, selon un sondage Odoxa pour Le Figaro et France Info rendu public le 19 janvier. Les plus de 65 ans considèrent en majorité que leur jeunesse à eux, dans les années 1960- 1970, a été plus dure. Ce déficit d’empathie, marqué chez les aînés, génère parfois des tensions, certains jeunes estimant que leurs «efforts» bénéficient avant toute chose aux générations les plus anciennes. 

Des frictions sur les questions émotionnelles

William, 23 ans, se fraye un chemin entre les pancartes « Génération sacrifiée ». Là, des hommages sur carton aux jeunes qui ont mis fin à leurs jours ces dernières semaines. L’étudiant en sciences politiques manifeste car il se sent mal dans sa peau.  Une détresse que ses grands-parents ont du mal à comprendre. À Noël, ils lui demandent pourquoi il tient tant à reprendre physiquement les cours. La question heurte le jeune homme : « On a besoin de vivre autant que nos aînés ont besoin d’être protégés face au virus », s’indigne l’étudiant, les yeux noircis par les cernes. La fatigue, l’émotion aussi. Il confie sentir une forme de rancœur monter en lui : «Les vieux doivent mieux prendre en compte la détresse psychologique des jeunes, souffle-t-il. Il n’y a pas que le virus qui fait des dégâts.»

Parmi les manifestants, on s’interroge sur la perception que chaque génération à de l’autre. La « génération déprimée » de Ninon, 18 ans sera -t-elle moins biens lotie que celle de ses grand-parents, à cause de la crise du Covid-19 ? Photo Antoine Beau.

La pandémie alimente des frictions au sujet de la détresse émotionnelle des uns et des autres. «Les plus de 65 ans ont globalement du mal à se représenter l’impact de la distanciation sociale sur les jeunes», souligne le sociologue Xavier Briffault, à l’origine de Covadapte, un programme de recherche du CNRS sur la santé mentale pendant la crise sanitaire. «La génération des baby-boomers (les plus de 65 ans) comprend très mal les souffrances psychologiques. Pendant les trente glorieuses peu d’importance était donné à notre état mental. C’est seulement dans les années 1990, avec la tertiarisation et l’amélioration des conditions de vie physiques, qu’on a mis l’accent sur les capacités cognitives et émotionnelles», détaille le directeur de recherche.

Le Covid-19 et la détresse psychologique mettent en danger immédiat les plus de 65 ans mais aussi les 18-25 ans, alerte le chercheur. Ce n’est pas le cas pour d’autres clivages générationnels plus diffus comme la répartition des retraites ou la crise écologique. « C’est la première fois qu’une telle polarisation se produit : sauver les vieux, au prix de certains jeunes », explique-t-il.  Il est encore trop tôt pour établir si le manque de lien social et les problèmes économiques que la France traverse aujourd’hui peuvent avoir un effet à long terme sur les rapports intergénérationnels. En revanche, la question stimule les sociologues.

Des différends mais pas de fracture

S’il est possible de voir dans l’acceptation des mesures des différends entre les générations, Emmanuel Rivière, directeur général de l’institut de sondage Kantar Public ne voit pas non plus de fracture. «Un conflit de génération ? C’est forcer le trait», nuance-t-il. Une majorité de jeunes pense que les restrictions sont trop importantes, mais la plupart des 18-25 ans consent à ces privations. 73% des jeunes sont d’accord avec l’affirmation : «Il faut parfois accepter de réduire nos libertés, parce que la priorité c’est de se protéger contre la maladie », selon un sondage Elabe publié le 10 décembre. «Les jeunes intègrent aussi l’enjeu de protection des autres, de leurs proches plus âgés, explique l’analyste. Ils ne sont pas unanimes à penser que ces mesures sont exagérées ou inappropriées.»

Si des frictions existent bel et bien, c’est aussi en temps de crise que des solidarités se créent. Pendant le confinement, des jeunes ont proposé leurs services pour que les plus âgés n’aient pas à sortir de chez eux. En retour, les plus âgés donnent également de leur temps. «Notre société tient à travers des actes de bénévolats qui rapprochent les deux générations», explique le sociologue Serge Guérin.

Pourquoi alors la question générationnelle est-elle aussi présente dans les esprits et dans les récits médiatiques et politiques ? Jusqu’ici la plupart des grandes épidémies étaient repoussées aux marges de nos sociétés, même lorsqu’elles touchaient l’occident : «Lorsque le VIH a frappé, on a considéré que cette maladie était réservée à ceux qui étaient différents des normes en vigueur, illustre le chercheur Yannick Jaffre. Les homosexuels, les populations qui privilégient les partenaires multiples.»

Une maladie de la relation

Impossible de repousser le Covid-19, il s’invite dans les familles et questionne nos interactions: «C’est une maladie de la relation», synthétise le chercheur, membre de l’Académie des sciences. La crise du Covid-19 inonde notre quotidien de données exactes sur les différences générationnelles. «C’est la première fois qu’on a un outil aussi massif sur les pratiques de chaque génération. L’épidémie nous donne un miroir de nos sociétés tous les soirs», s’avance-t-il.

Si la pandémie ne provoque pas de rupture générationnelle, elle impose constamment des bricolages, des rapports renégociés. Chez Eva, une étudiante de 23 ans, une dispute éclate à Noël. Elle reproche elle aussi à son grand-père de ne pas penser à sa situation. Lui ne veut rien entendre, pétrifié à l’idée d’être contaminé par le coronavirus. Les deux sont restés en froid jusqu’à la fin du mois de janvier. Avec les manifestations et les témoignages à la télévision, le grand-père réalise que les jeunes sont en détresse, appelle sa petite-fille et s’excuse, ce qu’il ne fait jamais d’ordinaire. Depuis, ils se sont réconciliés. 

Le Covid-19 met en lumière les rapports entre les catégories d’âge. Bien qu’exacerbée par la gravité de la situation, l’idée de génération sacrifiée n’est pas nouvelle. Le rappeur Rohff en avait même fait un hymne déjà dans un de ses albums, sorti en 1999. Ces querelles soulèvent de vraies questions éthiques. Et si les décisions que l’on prenait maintenant condamnaient une génération à vivre moins bien que celle d’avant ? Cette fois-ci les jeunes sont confrontés à une superposition de menaces d’une ampleur inédite. Chômage, dépression, sociétés en crise et catastrophes écologiques. Certains comme le philosophe Axel Gosseries militent pour la création d’un outil qui mesurerait la «justice intergénérationnelle», de la même manière qu’on établit des scénarios sur le climat ou la diffusion d’une épidémie. De quoi trancher cette question qui anime les plus connectés. Selon l’analyse Odoxa du 19 janvier, sur les réseaux sociaux «fossé» est un des mots que les jeunes emploient le plus, avec le hashtag #Covid-19 .

Antoine Beau

PODCAST : AVOIR 20 ANS – LA PANDÉMIE DE COVID-19 #Ep4

Et vous, c’était comment d’avoir 20 ans à votre époque ?
Cette semaine, Boomer vous propose de découvrir cinq histoires de jeunesse à l’aune des événements historiques qui les ont traversées.

Marie a 26 ans, elle est actrice. Le Covid-19 l’empêche de travailler, de tisser des amitiés ou de rencontrer l’amour. Pour ce deuxième épisode, elle nous raconte comment cette pandémie bouleverse son quotidien.

Un podcast d’Eleonore Hughes

Archives : INA

Climat : Pour la génération Z, les « boomers » auraient pu mieux faire

Une partie de la jeunesse est déçue par ses ainés de ne pas avoir réagi suffisamment tôt pour combattre les dérèglements climatiques induits par l’activité humaine. Mais les moins de 25 ans préfèrent souvent alerter sur l’urgence plutôt que perdre du temps à blâmer les anciens.

Tout est parti d’une expression lancée à la volée. Internet en a fait un phénomène de société. L’histoire commence le 5 novembre 2019. Chloé Swarbrick, une députée néo-zélandaise de 25 ans à l’époque, est interrompue par un de ses collègues plus âgé lors d’un discours au parlement sur le climat. Sa réaction a été cinglante. « Ok boomer ! » avait-elle lancé pour faire taire son détracteur, climatosceptique.

La locution est ensuite devenue virale sur les réseaux sociaux, déclinée en «mème» — ces images reprises et détournées en masse sur internet — pour critiquer la condescendance des «baby-boomers», nés entre 1946 et 1964. Elle est aujourd’hui vécue comme une insulte par une partie de ceux-ci, devenus séniors.

Avec cette expression, les jeunes, en particulier ceux de 15 à 25 ans, se targuent d’avoir trouvé une manière «polie» de dire à leurs parents et grand-parents qui leur font la morale qu’ils «feraient mieux de se taire». Une génération qui a connu la paix, la prospérité, le plein-emploi et la croyance dans le progrès qui semblait infini au temps des Trente Glorieuses. Et qui laisse un monde pourri, saigné par les catastrophes naturelles et les bouleversements politiques, et peu d’espoir pour la suite, les changements climatiques devenu indéniables, à ses enfants et ses petits-enfants.

L’expression « Ok boomer » est aujourd’hui considérée comme une insulte par une partie des séniors.

Une génération bénie face à une génération sacrifiée. Les seconds devant, tant bien que mal, rattraper les erreurs commises par les premiers. La principale : l’inaction face au dérèglement climatique. Certes une partie de la jeunesse est vraiment déçue par ses ainés. Mais elle préfère alerter sur l’urgence d’agir plutôt que blâmer les anciens.

C’est en tout cas le constat des plus jeunes. « Nos parents et nos grands-parents n’ont pas suffisamment fait pour préserver la planète alors qu’eux-mêmes ont été témoins de changements climatiques, regrette Héloïse, une collégienne de 14 ans. Ils auraient évidemment pu mieux faire avant. Il va donc falloir avancer plus vite, même à l’échelle individuelle, ajoute-t-elle, optimiste. Nous sommes une génération très impliquée. Je crois en nous et en notre pouvoir ».

Pour ce faire, du collège aux bancs de la fac, les jeunes s’organisent. « Youth for Climate » (La jeunesse pour le climat) a été créé en janvier 2019. Le mouvement s’inscrit dans l’initiative « Fridays for future », une grève étudiante et scolaire pour dénoncer l’inaction climatique, initiée par la militante écologiste Greta Thunberg. Ses quelque dizaines de milliers de membres répartis dans 130 pôles locaux dans toute la France se retrouvent autour de l’anti-consumérisme et de l’action non-violente.

Dans tout le pays, des manifestations pour le climat attirent des foules jamais vues. Et les jeunes y sont majoritaires. Lors de la mobilisation du 13 octobre 2018, 54 % des participants avaient moins de 34 ans, selon une étude de Quantité critique, un collectif de chercheurs créé en 2018 par Yann Le Lann, maître de conférence en sociologie à Lille.

 «On s’est beaucoup intéressé aux manifestations des jeunes pour le climat sous l’angle de la fracture générationnelle, mais elle est, en fait, peu présente, expliquait Yann Le Lann dans les colonnes du journal Libération. Le mouvement climat est moins sectorisé par génération qu’idéologiquement et socialement.» Selon l’étude de Quantité critique, le 13 octobre 2018 les manifestants étaient à 60 % ont au moins diplômés d’un Bac+5 et issus des catégories socio-économiques supérieures (40 % de CSP+, cadres et professions intellectuelles supérieures, contre seulement 8 % d’employés).

De nombreux jeunes étaient présent à la manifestation « contre la réintoxication du monde » organisée à Saint-Ouen, le 17 novembre 2020. © IB

La mobilisation des jeunes regroupe beaucoup de monde dans les marches. Mais «elle n’a pas réussi jusqu’à présent à constituer une forme de diversification sociale ou même idéologique, avance le chercheur. C’est pour cela que nous ne parlons pas d’un mouvement de jeunesse mais d’un mouvement qui mobilise le salariat qualifié et ses enfants.»

Olivia, une lycéenne aux cheveux blond platine, est l’une de ces enfants. « Autour de moi, on est énervé contre les plus vieux. Et nous avons raison de l’être. Non seulement nous sommes énervés contre ceux qui n’ont pas agi avant, mais nous sommes surtout en colère contre ceux qui ne font rien maintenant, abonde cette militante écologiste de 17 ans. Mais aujourd’hui, la question n’est pas d’être en colère ou pas, c’est d’être effrayé ou pas concernant les catastrophes à venir.»

Pour elle, les «boomers» n’auront pas à subir les conséquences de leurs «actes». Et c’est pourquoi ils n’agissent pas, ou pas assez. «Nous, nous sommes nés avec des problèmes respiratoires dus à la pollution, on rate des jours d’école pour militer contre l’artificialisation des sols, le diktat de la fast fashion, la viande à tous les repas.»

La fin de leur monde

Pourtant, comme le rappelle Olivia, les baby-boomer connaissaient les dangers que pouvaient faire peser le modèle consumériste sur la planète. Les travaux du Club de Rome (association internationale fondée en 1968 pour réfléchir aux grands enjeux du monde) et du chercheur Dennis Meadows en 1972 ont largement documenté les conséquences probables et directes d’une croissance économique et démographique incontrôlée. Épuisement des ressources naturelles non renouvelables, dégradation de l’environnement, persistance de la malnutrition mondiale…

C’est souvent quand ils sont au bord du précipice que les décideurs politiques réagissent. En prenant des mesures drastiques et contraignantes. Cela a été observé lors de la crise sanitaire avec l’installation d’un confinement et d’un protocole sanitaire stricte. Mais les gouvernements ont encore du mal à se projeter et à voir la menace que ferait peser les dérèglements climatiques sur le vivant.

Olivia pointe le manque d’actions politique concrètes. La première version du projet de loi climat, présenté en conseil des ministres le 10 février prochain, a été critiqué pour son manque d’ambition. Découlant des travaux de la Convention citoyenne pour le climat (CCC), il est censé incarner l’ambition climatique de l’exécutif.

«Les séniors ont pris conscience que c’était aussi la fin de leur monde, pointe Cyrille Cormier ingénieur, expert indépendant et auteur de «Climat, la démission permanent» (2020). La question centrale est celle du changement de maître, c’est-à-dire de savoir qui chez les prochaines générations sera en mesure de prendre les bonnes décisions.»

Ismaël Bine

PODCAST : MOTS CROISÉS – GOW #Ep6

À chaque génération, son jargon. Chaque jour, la rédaction de Boomer décrypte pour vous les expressions qui en disent beaucoup sur une époque.
Pour ce sixième épisode, gow. Une expression scandée dans le monde du rap venue tout droit venu d’un argot ivoirien. Nina Jackowski vous explique sa signification.
Crédits sons :
Keywoo-Jingle, Hicham Chahidi
Akanaba, Hicham Chahidi

Jeune et fier de parler ma langue régionale !

Parler l’alsacien, le breton ou le basque n’est plus réservé au passé. De l’école à l’université, de nombreux jeunes apprennent la langue de leur région et de leurs aïeux, pour maintenir un lien intergénérationnel. Si parler « le patois » pouvait être mal vu il y a cinquante ans, c’est aujourd’hui revenu à la mode.

« Je suis née dans un petit village en Alsace, et dès l’enfance j’ai eu cette double culture, ce double langage, détaille Mathilde Jost, fraîchement diplômée de Sciences Po Strasbourg et originaire de Surbourg (Bas-Rhin). Mes grands-parents me parlent toujours en alsacien, parfois ils font un mix entre le français et le patois, c’est assez drôle parce qu’il y a un mot français qui atterrit dans la phrase », s’amuse la jeune femme. 

Fière de ses origines et de cette double culture, l’étudiante en thèse regrette cependant que ses parents ne lui ai pas plus appris la langue à la maison. « Mes parents par contre, ils m’ont toujours parlé en français, même s’ils maitrisent bien l’alsacien. Il y a une conscientisation (ndlr : processus qui amène à une prise de conscience) de la nécessité de bien parler français dès l’école. C’était pour que je ne sois pas perdue en arrivant en maternelle qu’ils me parlaient uniquement français », analyse-t-elle. 

Les « langues régionales », une richesse culturelle

Leire, 18 ans, en prépa littéraire au lycée Henri IV (Paris) se souvient de sa double éducation en français et en basque : « La grammaire basque est vraiment beaucoup plus compliquée que la française. Il faut savoir que le verbe se décline en fonction du sujet, du COD mais aussi du COI ! Ce qui donne des formes verbales à rallonge », s’amuse la jeune femme. Particulièrement fière de sa « double culture » elle a été scolarisée de l’école maternelle jusqu’au lycée dans le « système Seaska ». Il s’agit d’un système immersif d’écoles (les « ikastola ») où le basque (« l’euskara ») est une langue d’enseignement. 

Ecole bilingue « ikastola » où Leire a fait sa scolarité @Leire Dpbge

« A la maison on parlait français avec ma maman et basque juste avec mon papa. Je trouve que cette différenciation est une immense source de richesse culturelle », avance Leire, consciente de l’importance du bilinguisme. « Le basque est une langue pré-indo-européenne, c’est-à-dire qu’elle existait déjà avant l’arrivée des langues romanes sur le territoire français ». Encore aujourd’hui avec ses amis ou le côté paternel de sa famille, elle s’exprime en basque. Depuis l’enfance son expression favorite est la suivante : « A ze parea, barea eta karakoila », qui signifie littéralement « Ah quelle paire, la limace et l’escargot », et dont l’équivalent francisé serait « qui se ressemble s’assemble ».  Un clin d’œil à sa double culture basque et française qui sont pour elle complémentaires. 

Une « génération sacrifiée » qui ne parlait pas « patois »

Si pour Leire c’est aujourd’hui évident de parler le basque et naturel d’en éprouver de la fierté, ce n’était pas le cas pour ses grands-parents. Avec le régime franquiste au pouvoir en Espagne (de 1933 à 1977), la langue basque a été quasi interdite des deux côtés des Pyrénées, afin de réduire les oppositions politiques au Caudillo. En Alsace c’est pareil, mais le cadre temporel est légèrement décalé. Après la violente annexion par le Reich durant la Seconde Guerre Mondiale, le rejet de l’allemand et du patois était vif dans la population de l’Est de la France, il fallait parler français dans tous milieux. Mathilde est fière de parler alsacien, mais ses parents l’était beaucoup moins. Dans toutes les régions métropolitaines, l’Etat usait d’une violence symbolique et physique (d’après les théories du sociologue Max Weber) pour réduire l’influence des parlers locaux.

« Cela s’explique par plusieurs siècles de politiques linguistiques qui visent l’universalisation du français, et qui ont débuté avec la Révolution Française en 1789 », rappelle James Costa, maître de conférence en sociolinguistique à la Sorbonne Nouvelle (Paris). À cette époque « sur 25 millions de Français, 6 millions ne parlaient pas du tout la langue française et probablement 15 millions le parlaient peu ou très mal. Il y avait une raison sous-jacente : le gouvernement révolutionnaire soupçonnait par exemple les cercles de curés bretons et basques de faire circuler des idées contre-révolutionnaires ». Il leur fallait donc interdire la diffusion de ces langues régionales. 

Par la suite, avec les lois Ferry en 1881-1882 le « patois devient un ‘non-langage’, la question du bilinguisme ne se pose pas », détaille le professeur de sémiotique (l’études des signes et du langage). Un documentaire de la Cinémathèque de Bretagne « Yezh ar vezh » (« La Langue de la honte ») revient sur les punitions et châtiments corporels infligés aux écoliers lorsqu’ils parlaient le breton en classe. Un pendentif en forme d’animal était suspendu au cou du fautif, on l’appelait « le symbole » et il allait orner le cou de chaque élève qui parlait breton. « Le dernier à l’avoir autour du cou, le soir, était soit rossé soit puni à écrire des lignes », précise James Costa.

De plus en plus d’étudiants suivent des cours d’alsacien

Pascale Erhart, Directrice du Département de dialectologie alsacienne et mosellane à l’Université de Strasbourg, se réjouit de compter une cinquantaine d’étudiants dans son cours pratique d’alsacien. « En 2012 je n’avais que trois étudiants… J’ai donc décidé de mettre en place un cours pour les étudiants qui comprennent cette langue mais ne la pratiquent pas assez ». En 2017 la faculté de langues a pu ouvrir une deuxième chaire pour enseigner l’alsacien. Le profil des étudiants qui s’inscrivent aux cours de dialectes s’est diversifié, explique la linguiste : « On a beaucoup d’étudiants Erasmus, ou même du Japon ou d’Australie qui sont en mobilité internationale. Et on a aussi un public local, des jeunes qui sont en réalité de faux débutants, car ils ont un grand-parent qui parle alsacien »

La linguiste se félicite de cet engouement pour la langue alsacienne, mais regrette que les cours à l’université soient l’un des seuls endroits où les jeunes pratiquent les dialectes de leurs grands-parents. « C’est vraiment tragique qu’à l’université on soit les seuls à pouvoir leur apprendre la langue de leur famille. On peut leur enseigner bien sûr, mais s’ils ne la pratiquent pas en dehors, ça va se perdre tôt ou tard ». L’alsacien est considéré comme de « l’allemand standardisé, ou de l’allemand dialectal, ce n’est toujours pas reconnu comme une langue à part entière », se désole la sociolinguiste. Elle regrette que le rectorat du Grand Est n’ait toujours pas produit de supports écrits à destination des enseignants : « c’est pour cela que dès l’école primaire, les instituteurs préfèrent par facilité enseigner l’allemand, où il y a beaucoup de manuels ou de materiel sur Internet, plutôt que l’alsacien ».

« Le français était la langue de la modernité »

Les cinquante étudiants qui suivent les cours d’alsacien et de mosellan, n’ont pas peur d’avouer qu’ils apprennent les « dialectes régionaux ». « Les jeunes sont plus décomplexés pour dire ouvertement qu’ils parlent l’alsacien, souligne la maîtresse de conférence. Dans les années 1980 quand j’étais au collège, on en avait honte. On le parlait tous, mais on ne le disait pas entre nous, car l’alsacien c’est la langue du dominé… et le français était la langue de la modernité. Il fallait parler français, point à la ligne », conclut l’enseignante.

Powerpoint illustrant le diminution de la pratique de l’alsacien entre 1971 et 2020, dans le milieu professionnel, familial ou de l’entourage, tiré du cours de Pascale Erhart (Département de dialectologie alsacienne et mosellane à l’Université de Strasbourg) @Pascale Erhart

La politique de francisation débutée depuis le 18e siècle s’est intensifiée sous la IIIe République avec la stigmatisation des langues régionales. Elle a ainsi créé un manque, « une privation » selon Philippe Blanchet, sociolinguiste professeur à l’université de Rennes 2. « Et c’est maintenant cet attachement aux traditions et aux racines familiales de la population qui l’amène à s’approprier à nouveau ses langues régionales ».

Dans les pages de L’Express, le journaliste Michel Feltin-Palas met en garde contre le terme de « patois ». Il demande d’ailleurs dès le titre à « en finir avec le mot patois ». Pour ce chroniqueur spécialisé dans les questions langagières, ce mot, aujourd’hui banalisé dans le langage courant, avait pour but de « discréditer les langues privées de statut officiel ». La « charge idéologique et symbolique » très forte et « très dépréciative » de ce terme est à corréler avec la volonté d’étouffer le parler des langues régionales, conclut l’enseignant en sociolinguistique.

Emma Ruffenach

« Dieu est plus présent dans ma vie », portrait des jeunes plus croyants que leurs aînés

Alors que toujours plus de Français se déclarent athées — 31% en 2019, selon la dernière étude de l’Observatoire de la laïcité — des jeunes retrouvent le chemin de la religion en adoptant des pratiques parfois plus prononcées que celles de leurs grands-parents. Portrait du renouveau religieux en France.

Le mercredi est une journée classique pour tous ces camarades de fac. Malgré la situation sanitaire et les règles sanitaires, entre midi et deux, ils se retrouvent pour déjeuner chez les uns ou chez les autres. Claire, elle, n’y sera pas. Elle profite de la pause du déjeuner pour se rendre à la messe à côté de chez elle. «Une habitude» qu’elle a prise depuis deux ans. Contrairement à ses parents et grands-parents qui n’y vont qu’une à deux fois par an, «pour Noël et pour Pâques», Claire s’y rend plusieurs fois par semaine car c’est pour elle «un vrai lieu de ressourcement». Ce sont des amis, lors de « vacances entre potes», qui ont rapproché l’étudiante en école d’ingénieurs âgée de 19 ans, de la foi catholique. «J’ai été baptisée puis j’ai fait ma première communion», se souvient-elle. Enfants, ils allaient à la messe «de temps en temps» mais c’était «plus par tradition». Ses amis, tous membres de groupes scouts ou d’aumônerie, lui ont «montré l’importance de vivre pleinement sa foi». La jeune fille s’est laissée guider et elle les a rejoints. Un changement qui n’a pas plu à toute sa famille.

Tension, incompréhension, réconciliation

Dès que Claire a essayé de parler de ses nouveaux choix de vie, ses parents et son frère n’ont pas compris. «Ils se sont braqués, comme si c’était grave ce que je faisais, ajoute-t-elle, déçue. Ma mère m’a même dit que mes amis m’avaient entraînée dans une secte.» Un soir, à table, la discussion autour de sa conversion a été lancée «et s’est mal finie». Son frère et sa soeur lui ont d’abord posé beaucoup questions «sur pourquoi ci et pourquoi ça», avant que leur père ne renchérisse, doutant même de «l’intelligence» de sa fille, «nécessaire pour ne pas tomber dans de telles absurdités». Ce fut l’attaque de trop pour Claire qui a quitté la table. «Je n’en pouvais plus, c’était comme ça tous les jours, tout était bon à être critiqué, ce sont mes choix, pas les leurs».

Pour Abdel aussi, la confrontation fut rude avec ses parents. Fils unique, ce jeune homme de 22 ans a décidé de «vivre plus rigoureusement l’islam». Comme Claire, ce sont ses parents qui lui ont transmis les rites et traditions de cette religion qui les avaient eux-mêmes bercés enfants. Amina et Hazem ont tous les deux grandi dans une famille musulmane, d’origine algérienne. «On s’est marié selon la tradition mais sans excès et nos enfants n’ont pas été éduqués dedans», expliquent-ils. Face à la nouvelle ferveur de leur fils, ils «n’y ont pas cru au début». «Pour nous c’était juste une lubie, un besoin d’identité qu’il partageait avec ses amis à l’école, ça allait lui passer», raconte Hazem. Mais le jeune homme ne désespère pas. Il décide de suivre des cours d’arabe, s’attèle aux cinq prières quotidiennes puis durcit la rigueur de son ramadan. «Je m’en foutais de ce que disaient mes parents. J’avais juste peur qu’ils me prennent pour un intégriste». Un mot qu’Abdel refuse d’être accolé à son nom ou celui de ses amis. «Ce n’est pas parce que nous croyons en Allah que nous sommes djihadistes. S’ils sont incapables de croire, eh bien tant pis», soupire-t-il, en colère. A-t-il hésité à leur dire ? Oui, mais il estime « ne pas à avoir honte de ce (qu’il était) devenu». Au bout d’un an de disputes devenues presque quotidiennes, la famille a cessé de combattre le choix de leur fils. «On ne veut pas le perdre à cause de tout ça, ce sont ses choix après tout, tempère Amina, tant qu’il veut bien nous voir, on l’aimera toujours.» Abdel lui, évite de venir les jours de fête ou pendant le ramadan. Il préfère d’ailleurs les vivre avec d’autres membres de la communauté musulmane, «des gens qui vont partager ses valeurs et ses choix».

Moins nombreux mais plus fervents

Les jeunes à adopter une religion sont moins nombreux que leurs aînés mais plus fervents. Un constat réalisé par l’Observatoire de la laïcité dans leur dernière enquête de février 2019. Le sociologue Philippe Portier analyse une polarisation de la société française : « Une partie croissante de la population s’éloigne du religieux, quand l’autre, au contraire, réactive ses appartenances ». Les familles de Claire et d’Abdel en sont des exemples mais ne sont pas des cas isolés. Plus d’un tiers des quatre millions de musulmans déclarent être pratiquants. Chez les catholiques, sur les 20 millions de Français qui se sentent liés à l’Eglise, ils sont 10% (2 millions) à aller une fois à la messe par semaine. «Mais ceux qui sont là, présents, le sont vraiment», veut croire un prêtre parisien. Amina et Hazem partagent aussi cette observation. «On avait la foi car à notre époque tout le monde l’avait. Mais c’est vrai que notre fils a un plus grand suivi de ce que demande l’islam», ajoute Hazem.

À quoi le regain religieux est-il dû ? Pour les sociologues, les causes sont multiples. Non seulement les religions dites «étrangères» (hors chrétienté et judaïsme) se multiplient en France à l’instar de l’islam et du bouddhisme, mais l’Observatoire de la laïcité note un étalage plus important des réactions religieuses sur de nombreux sujets d’actualité. Enfin, la religion possède «un aspect sécurisant face aux incertitudes de demain», un élément qui attire particulièrement les jeunes en plus de la force d’un sentiment d’appartenance à une communauté. Un regain du religieux à tempérer selon cette commission gouvernementale, qui conclue non pas à un « retour du religieux », mais davantage à « un recours au religieux » particulièrement fort en période de troubles.

Marie-Liévine Michalik

Nos Daron.ne.s, “une histoire française”

En Seine-Saint-Denis, l’association Ghett’up publie tout le mois de janvier plusieurs épisodes de Nos daron.ne.s, où dialoguent des parents immigrés avec leurs enfants pour balayer les idées préconçues d’une génération à une autre.

Avec Nos Daron.nes., Ghett’up veut faire témoigner les parents immigrés dont la parole a trop souvent été passée sous silence dans les récits sur l’immigration en France. L’association désire aussi briser le tabou de la transmission et aider les jeunes à se réapproprier cette part de l’histoire pour mieux se construire. Pour Boomer, Ihsane Jamaleddine, chargée de ce projet, nous raconte la naissance de cette web-série documentaire à suivre sur les réseaux sociaux.

Boomer : Vous avez fait le choix de faire dialoguer primo-arrivants et enfants, à contre-courant d’ « un choc intergénérationnel ». Quel état des lieux vous a poussé à porter cette initiative ?

Ihsane : La genèse du projet vient d’un constat simple. Les récits n’étaient pas transmis par ceux qui les ont vécus, les immigrés de la première génération. On a voulu leur donner la parole pour avoir leurs mots, leurs expériences et découvrir un peu plus cette intimité, souvent difficile à percer. Aussi, on a remarqué une absence de dialogues entre les enfants et les parents, marqués par la honte de leur immigration ; ce n’était pas forcément une fierté pour eux de quitter un pays pour un autre. Sur la base de cet état des lieux, nos daron.ne.s étaient l’occasion de tisser ce lien important, source de fierté et de transmission légitime.

Boomer : Quand certains appellent à rompre avec le passé, vous parlez de ce besoin « salvateur » d’être des héritiers. Pour quelle(s) raison(s) ?

Ihsane : L’épopée de nos parents est une histoire française. Il faut sans cesse le rappeler et en être fiers. Accepter leur témoignage permet de se construire et de comprendre qui nous sommes réellement. Avant ce projet, je n’avais que quelques bribes de l’histoire de mes parents et je m’en contentais. Puis j’ai décidé de me poser avec eux pour en savoir plus sur leur histoire ; c’est beaucoup plus clair et sensé dans ma tête. Ça m’a permis de mesurer avec plus de précision leur apport.

Boomer : Vous avez aussi mis le doigt sur un tabou, « le poids de l’exil », souvent passé sous silence par la première génération. Pourquoi était-ce important de lever le voile sur ce sujet ?

Ihsane : Il y a une vision très monolithique de l’immigration, enfermée dans une vision économique alors qu’elle recouvre d’autres aspects comme le rappelle notre marraine et historienne Naïma Yahi. Dans le premier épisode, Dany a quitté son pays natal, le Cambodge, pour fuir la guerre. On a aussi pu échanger avec Ahmed qui est venu d’Irak à l’époque pour faire des études d’architecte. C’est important de leur donner leur place et de saluer tous les efforts de reconstruction dans un pays où ils n’avaient plus aucun repère. Avec nos daron.ne.s, nous voulons faire prendre conscience aux enfants de toute cette abnégation pour nous accorder un meilleur avenir. On veut aussi donner aux parents immigrés une image plus juste qu’ils n’ont d’eux-mêmes et qu’il n’y a rien de honteux dans leur parcours. Bien au contraire.

Boomer : Qu’espérez-vous comme suite pour nos daron.ne.s ?

Ihsane : On aimerait bien en faire un documentaire et le diffuser à la télévision. On a un projet de rencontrer des collégiens et des lycéens pour échanger sur les cultures et l’importance d’en savoir plus sur l’histoire de l’immigration de leurs parents ou grands-parents. 

Propos recueillis par Yassine Bnou Marzouk

PODCAST : MOTS CROISÉS – CANCAN #Ep5

À chaque génération, son jargon. Chaque jour, la rédaction de Boomer décrypte pour vous les expressions qui en disent beaucoup sur une époque.
Pour ce cinquième épisode, cancan. Il y a les cancans, terme utilisé au pluriel pour signifier les ragots. Et puis il y a le cancan, danse subversive créée par des hommes au XIXe siècle.

Un podcast de Miren Garaicoechea

Crédits : Offenbach

Le vinyle à travers les âges [Vidéo]

Les journalistes de Boomer ont rencontré Tanguy, 25 ans, et Michel, 61 ans, deux passionnés de vinyle.

« Vinyl is not dead » (le vinyle n’est pas mort, en anglais). Un slogan des fans de la mythique galette noire qui fait son chemin depuis le milieu des années 2000, redevenue à la mode. En voie de disparition avant le tournant du siècle, écrasés par le succès du compact-disc, le CD, les vinyles, symboles de la culture musicale des années d’après-guerre ont retrouvé le chemin des bacs à disques dans les boutiques spécialisées. “Une fois qu’on a un vinyle, on a envie d’en avoir plus, et quand on en a plusieurs, on veut tous les avoir, témoigne Tanguy, 25 ans, DJ le soir pour ses amis, « c’est beaucoup plus cher que les autres formats mais l’univers (du vinyle) est beaucoup plus large. »

Un engouement tel, que Discogs, le site de référence pour les achats de vinyles d’occasion a dépassé, en valeur, le montant total des capitalisations à la bourse de New York il y a quelques années. Les raisons de ce succès ? Après la crise du disque des années 2000, l’apparition des plateformes d’écoutes en ligne et du téléchargement pirate, les artistes et leur public se sont retrouvés tous deux à revenir à ce format. Pour l’objet, comme le décrit Michel, 61 ans, derrière le comptoir du plus vieux disquaire de Paris depuis une quarantaine d’années. “Vous avez un tête à tête avec ce support”, explique-t-il. Ce succès permet à certains artistes de ne sortir des titres, surtout en musique électronique, uniquement dans ce format et de délaisser les plateformes digitales.

PODCAST : MOTS CROISÉS – KHAPTA #Ep4

À chaque génération, son jargon. Chaque jour, la rédaction de Boomer décrypte pour vous les expressions qui en disent beaucoup sur une époque.


Pour ce quatrième épisode, khapta. Un mot aux significations multiples : joie, argent et… soirée alcoolisée. En 2019, le rappeur Heuss l’enfoiré a fait connaître ce terme grâce à son tube intitulé « Khapta », dont le clip cumule près de 90 millions de vues sur Youtube.


Crédits sons :
Keywoo-Jingle, Hicham Chahidi
Akanaba, Hicham Chahidi